La pièce radiophonique Ein Geschäft mit Träumen, écrite et diffusée pour la première fois en 1952, met en scène le rêve comme pendant et échappatoire à une société trop aliénante. Les rêves de Laurenz, un des personnages principaux, cristallisent ses frustrations et désirs inavoués et les amplifient. La pièce évolue en plusieurs tableaux : les deux premiers montrent la vie réelle, sociale du personnage rêveur, tandis que les trois suivants constituent les rêves. Deux saynètes s’intercalent entre les rêves. Une séquence finale de retour à la réalité fait office de conclusion.
La scène d’ouverture met en scène quatre personnages dans un bureau, peu de temps avant la fin de la journée : le directeur général, Mandl, Anna et Laurenz, un employé discret et dévoué à son entreprise. Leur quotidien est dépeint comme futile, leurs échanges paraissent banals et même parfois ridicules. Les personnages donnent l’impression d’être coincés dans leurs carcans sociaux. Le deuxième tableau se déroule dans la rue, sur le chemin du retour. Laurenz tombe sur son collègue Mandl qui lui demande de l’aider à trouver un cadeau pour sa femme. Leurs interactions renforcent l’impression que Laurenz est un personnage en retrait qui ne dit pas ouvertement ce qu’il pense. Il profite d’ailleurs de la première occasion pour s’échapper et tombe sur une boutique qui l’intrigue. Le vendeur lui montre ses marchandises : trois rêves le mettant en scène dans des situations différentes. L’action bascule alors dans le monde irréel.
Le premier rêve est un cauchemar. Laurenz, Mandl et Anna cherchent à atteindre un tunnel pour se mettre en sécurité. Le directeur général annonce alors qu’il va larguer des bombes. Le deuxième rêve propulse Laurenz directeur général autoritaire et mégalomane d’un grand groupe, avec les trois autres personnages sous ses ordres. Anna est éperdument amoureuse de lui qui la rejette brutalement. Elle se suicide en sautant d’une fusée pour la Lune que Laurenz veut conquérir. Il déclare alors une guerre absolue. Dans le dernier rêve, Anna part sur un navire blanc, escorté par un beau matelot. Laurenz tente de la retenir, mais n’y parvient pas, et elle périt dans un naufrage. Laurenz la rejoint dans la mort, au fond de la mer, pour vivre avec elle un amour éternel et absolu.
Dans la scène finale, Laurenz cherche à acheter ce dernier rêve, mais est stupéfait par le prix à payer : le vendeur lui demande un mois de son temps. Laurenz refuse. Il découvre qu’il a perdu toute la nuit dans la boutique et se dépêche d’aller au travail.
La pièce radiophonique Ein Geschäft mit Träumen est une œuvre qui n’a rien perdu de sa modernité. Elle reflète les préoccupations esthétiques et éthiques de l’autrice : la pièce est une critique ouverte du consumérisme et de la société de production où l’individu aliéné n’est qu’un outil pour faire toujours plus de profit. Elle met en scène des individus déchirés qui se confrontent à leurs fractures – désirs, frustrations et traumatismes – en rêvant. Laurenz rêve et transgresse des tabous : il dénonce notamment le miracle économique au détriment de l’épanouissement personnel des hommes. Ses non-dits, ses phrases inachevées, ses répliques où il ne fait que répéter les mots de son interlocuteur font subtilement changer les attitudes des autres et le montrent comme un personnage qui veut s’extraire de sa situation. En même temps, Laurenz n’accepte pas le marché que lui propose le vendeur de la boutique. Au lieu de choisir le rêve – allégorie d’une vie épanouie – il retourne à sa vie dans l’entreprise : sa révolte n’est pas complète. Il reste dans le déchirement.
Les allusions discrètes, les silences, les répétitions procèdent de la mise en place d’un équilibre fragile entre rêve et réalité, les deux espaces se contaminant l’un l’autre. Le texte semble par ailleurs prendre une ampleur toute particulière confronté à l’ensemble de l’œuvre de Bachmann : les frustrations du simple employé de bureau qu’est Laurenz sont bien plus que cela, elles sont une tentative à trouver une échappatoire à une vie médiocre, broyée par le système capitaliste ; elles font écho à son choix de vie sans concessions : aimer, écrire et refuser toute forme de fascisme.