Shoura est le nom tristement célèbre en Israël de la base militaire où furent regroupés les cadavres non identifiés après le massacre du 7 octobre 2023. C’est là que se retrouve un auteur de théâtre, MOI. Aussitôt se pose à lui une question : doit-il, peut-il, écrire sur l’expérience qu’il est en train de vivre ?
Pour ne pas sombrer dans le désespoir, le voilà transformé en une sorte de Woody Allen qui chercherait comment faire du documentaire. Il se balade avec son ordinateur en quête de soldats qui accepteraient de témoigner de leur expérience. Tous sont réservistes et ont été arrachés à leur quotidien : une policière qui ne raconte pas à ses proches en quoi consiste son travail, un étudiant qui n’accepte de témoigner que sous pseudo, un chauffeur mobilisé avec son camion réfrigéré dans lequel les cadavres ont remplacé les repas livrés habituellement aux cantines militaires, et d’autres encore.
Quant à MOI, il nous prévient d’emblée qu’il n’a pas l’intention de s’inscrire dans la grande histoire et que, de toute façon, jamais il ne pourra communiquer son vécu avec ceux qui n’y étaient pas… mais peut-être qu’une série lui assurerait la gloire et l’argent – c’est du moins ce que suggère son binôme, un soldat druze, toujours de bon conseil.
Dans cette quête, l’auteur récupère aussi un procédé du théâtre grec : l’ekkyklêma, devenu en l’occurrence un dispositif de chariots en inox sur lesquels sont posés des sacs mortuaires qui vont défiler en une chaîne ininterrompue tout au long de la pièce. Chacun de ces sacs porte un numéro – cela donne lieu à une sorte de jeu de loto entre les soldats – et à l’intérieur, un cadavre que l’on cherche à identifier en traquant les détails : parfois une alliance sur une main à laquelle il manque le reste du corps, parfois l’étiquette d’un tee-shirt – ce qui rend la mort en même temps anonyme et très personnalisée. Il y a même un léger suspense, puisque Moi cherche, tout au long de la pièce, à retrouver le soldat qu’il a entendu chanter tout en poussant son chariot le jour de son arrivée. Quelques interventions du MONDE ou des NUAGES DE FIN D’ÉTÉ viennent compléter cet instantané prosaïque en lui donnant un peu de hauteur poétique.
Écriture du réel non réaliste, Shoura joue avec différents codes théâtraux pour aborder la guerre pendant la guerre, et ce, à travers ce qu’on pourrait qualifier d’anecdotes (de celles qu’il faut avoir vécues pour pouvoir ne serait-ce que les envisager). Ne nous trompons pas : chacune d’entre elles nous oblige à nous interroger sur la signification de la situation globale dans laquelle elles s’inscrivent.
L’auteur, enquêteur dans la police militaire, fut l’un des réservistes affectés à la tâche macabre d’identification des victimes du 7 octobre 2023. Il en tire une pièce à chaud et en même temps totalement distancée, grâce à un humour grinçant, assuré et assumé.
C’est donc un témoignage rare, sur une situation extrême, représentée ici d’une manière extrêmement concrète – une situation dont l’effroi nous saisit.
Loin des clichés, l’auteur n’occulte ni l’horreur à laquelle lui et ses « camarades » de mission sont confrontés, ni leur désarroi, ni leur peur de devenir fous face à ce qui dépasse l’entendement.
Son expérience unique et la manière originale dont il a choisi de traiter le sujet nous focalise sur les fondamentaux, sans aucun parti pris (c’est ce qui fait sa force) ni militantisme. Personne ne parle politique, le conflit n’est pas mentionné, il s’agit là plutôt d’un constat : voilà le résultat de la barbarie humaine.
L’écriture mélange une sorte de verbatim (témoignages de soldats participant à cette mission d’identification), à des scènes réellement construites et des commentaires sur la situation, un travail formel très intéressant qui permet à l’auteur de réfléchir avec nous : comment écrire l’histoire en train de se faire ?
La grande force de ce texte est qu’il ausculte la mort de masse par le petit bout de l’humain (si j’ose dire) et donc, on ne peut s’empêcher de songer qu’une telle réalité existe partout où les conflits violents font rage.