Hans Henny Jahnn (1894 -1959) est une figure immense et singulière, qu’on ne peut rattacher à aucun courant précis de la littérature européenne du XXe siècle. Brecht l’a mis en scène (Pasteur Ephraïm Magnus, 1923) ; Thomas Mann a salué en lui un des grands stylistes de la littérature allemande.
Romancier, essayiste et dramaturge, il était aussi facteur d’orgue, designer, architecte, éditeur de musique et éleveur de chevaux.
Hans Henny Jahnn naît et grandit à Hambourg, son père est constructeur de bateaux.
Au lycée, il découvre ses penchants homosexuels et se lie avec Gottlieb Harms, qui restera son compagnon jusqu’à la mort prématuré de Harms en 1931. Ils émigrent ensemble en Norvège en 1915 à la fois pour échapper à la conscription et vivre librement leur sexualité (interdite alors par le paragraphe 175 du Code pénal). Le séjour en Norvège permet aussi à Jahnn de se former au métier de facteur d’orgue et, revenant en Allemagne, il se consacrera à la restauration d’une centaine d’orgues baroques, développant une théorie controversée de l’équilibre harmonique, d’inspiration néopythagoricienne.
Après la guerre, Jahnn et Harms vivent, dans une sorte de ménage à trois, avec le jeune sculpteur Franz Buse auquel est dédié Le Couronnement de Richard III, la première pièce d’envergure de Jahnn. Ils esquissent ensemble l’idée d’une communauté d’artistes, fondée sur des règles contraignantes et des rituels complexes, qu’ils baptisent Ugrino. Ugrino est destiné à fonder une nouvelle religion, fondée sur l’art, la nature et l’érotisme, contre les conformismes et interdits de la société d’alors. Jahnn projette des œuvres architecturales collectives, sur le modèle médiéval.
En 1926 et 1928, Jahnn et Harms épousent les sœurs Philips, Ellinor et Sybille, dont l’héritage permet l’achat d’une propriété sur l’île danoise de Bornholm et la réalisation partielle du rêve communautaire. Ils sont rejoints par le jeune compositeur Yngve Jan Trede, qu’adopte Jahnn et qui épousera plus tard sa fille, ou par la photographe hongroise, formée au Bauhaus, Judith Kárász, qui devient sa compagne.
Le succès littéraire arrive pour Jahnn en 1920 avec la publication du drame Pasteur Ephraim Magnus qui lui vaut le Prix Kleist. Suit en 1925 Médée, qui est aujourd’hui sa pièce la plus jouée. Sa représentation directe de la sexualité et/ou de la violence (inceste, sadisme, scatologie, cannibalisme) fait scandale. En 1929, sous l’influence du modernisme joycien, il publie son roman Perrudja, et en 1931 Nouvelle Danse de mort de Lübeck, où on retrouve le souvenir des gravures sur bois de Hans Holbein qui hantaient déjà l’adaptation de Richard III.
Considéré par les Nazis comme un auteur pornographique, Jahnn passe la période du Troisième Reich sur l’île de Bornholm (1934-1946), en gardant la possibilité de faire de brefs séjours en Allemagne. Il devient éleveur de chevaux, écrit, se fait oublier. Ses convictions anti-militaristes, anti-spécistes radicales, sa bisexualité, ce qu’on appellerait aujourd’hui un mode de vie queer, le placent aussi en marge des courants d’opposition de l’exil. C’est à Bornholm qu’il écrit sa grande œuvre, une trilogie romanesque de plusieurs milliers de pages, Fleuve sans rives, dont le troisième tome paraîtra après sa mort.
Après la guerre, Jahnn est retourné vivre à Hambourg où il a conservé jusqu’à sa mort son engagement pacifiste, écologiste (contre le réarmement de le RFA, contre le nucléaire, y compris civil) et en faveur des droits des animaux.
Pasteur Ephraïm Magnus (1919)
Le Médecin / sa femme / son fils (1922)
Le Dieu volé (1924)
Médée (1926)
Coin de rue (1931)
Nouvelle Danse de mort de Lübeck (1931)
Pauvreté, richesse, homme et bête (1933)
Trace de l’ange obscur (1951)
Thomas Chatterton (1955)
Les Ruines de la conscience (1959)