Le premier acte se concentre, non sur les méfaits de Richard, comme chez Shakespeare, mais sur ceux de la Reine Elisabeth. Cette dernière s’ennuie depuis son veuvage et concentre son attention sur les pages du palais. Fatiguée de son dernier amant, le jeune Pâris, elle l’envoie à la chambre des tortures à la Tour de Londres et le fait châtrer, sous prétexte d’une fausse accusation de vol. Elle jette son dévolu sur un autre page, Euryalus, qu’elle compte, avec la complicité de son médecin, attirer dans son lit, puis manger.
L’amant d’Euryalus, le palefrenier, ancien garçon de ferme, Hassan, de constitution plus robuste que les mignons de la cour, essaie de sauver son amoureux en se cachant sous le lit de la Reine. L’intervention du Lord-protecteur du Royaume, le régent Richard, conduit à la mort des deux garçons, transpercés par le même coup d’épée, réunis dans la mort.
L’acte se termine par la scène où Richard, frustré d’avoir seulement la charge du royaume et d’être méprisé de tous à cause de sa laideur, brigue la main de la Reine, dont il a déjà assassiné une partie de la famille.
Le second acte est consacré aux efforts machiavéliques de Richard pour consolider son pouvoir. Hanté par une paranoïa aiguë, Richard devenu roi se lamente sur la nécessité de crimes dans la chapelle du palais. Il paraît pris de folie devant l’œil effaré des dignitaires du clergé et de la cour. Il insiste pour qu’on fasse jouer l’orgue comme pour son enterrement, il se couche en position de trépassé. La rumeur court qu’il est peut-être mort, la musique de l’orgue envahit le palais.
L’intrigue se déploie ensuite pendant cette même nuit, les grands du royaume se partagent entre la fidélité au Roi et la rébellion ouverte : dans une rue de Londres où ils rendent visite à un bordel, plusieurs nobles, Hastings, Buckingham, Stanley, se disputent à ce sujet, puis Buckingham décide de rapporter à Richard l’intention de Lord Stanley de fomenter un complot.
Richard convoque les nobles pour s’assurer leur soutien, tout en engageant des hommes de main pour enlever les deux fils d’Elisabeth de son mariage précédent, potentiels héritiers légitimes du trône. Jurant de vouloir éviter leur mort, il cherche à convaincre Elisabeth, désormais enceinte, de les déclarer bâtards. Devant son refus, il décide d’enfermer vivants les deux princes dans un cercueil : Dieu les tuera. Au cours de la même nuit, il assassine son Fou en le poussant d’une fenêtre. Alors que les cadavres s’accumulent, Richard parvient à convaincre les grands du royaume qu’une conspiration le menace, qu’on est au bord de la guerre civile. Au moment où il s’enfonce dans le sang, ils lui jurent fidélité avec enthousiasme. Richard commente, amer : « Ils ont fait de moi un animal politique ».
Le troisième acte commence dans le camp militaire du Duc de Buckingham qui est amoureux de l’espion envoyé pour le surveiller. Il se rend compte trop tard que le reste de l’armée l’attaque. Acculé contre une forêt en flammes, il sera arrêté.
Pendant ce temps au Palais, la Reine accuse Richard de ses nombreux crimes, et se rendant compte qu’elle va être assassinée sur son ordre (par son propre médecin au moment de l’accouchement), elle cache dans sa chambre un page et lui confie une épée pour la défendre. Le médecin et le page s’entretuent. Incapable de trouver un autre médecin, elle succombe peu après.
À la Tour de Londres, ses deux jeunes fils ne comprennent pas pourquoi on les a enfermés, ne veulent pas croire à la culpabilité de leur oncle Richard. Soudain ils entendent une voix derrière un mur, c’est le page Pâris qui a été châtré au premier acte. Il leur raconte la vérité sur leur mère qu’ils prennent en horreur. Quand les sbires de Richard arrivent pour les tuer, Pâris cherche en vain à les défendre. Il est tué, et les deux princes, suivant les ordres, mais selon aussi leur propre désir, sont enfermés vivants dans un même cercueil.
Richard tue ensuite lui-même les deux assassins qu’ils avait engagés. On lui rapporte l’arrestation de Buckingham dont il refuse la grâce. Un facteur d’orgue allemand lui rend visite pour offrir ses services, mais il le renvoie en lui disant qu’il est trop tard, il ne se soucie plus d’art et de musique, il n’est plus « qu’un titre, une marionnette ». Il donne conseil au jeune artisan de ne pas chercher à travailler pour les puissants. Il reste seul sur scène alors que le jour se lève.
« Malheur à moi, un nouveau jour est là et je suis seul dans la lumière. »
C’est une œuvre de jeunesse, fondatrice, d’un des grands écrivains allemands du XXe siècle (restée à ce jour inédite, malgré le travail pionnier des traducteurs Huguette et René Radrizzani et de l’éditeur José Corti).
Ce dont parle Jahnn - l’horreur de la guerre, la crise de la civilisation européenne, les pulsions sexuelles, et ses propres convictions écologistes et antispécistes, son anticonformisme érotique donne à ses écrits une place à part : ils ont beaucoup choqué en leur temps, mais me paraissent résonner de façon forte à notre époque.
Première grande œuvre dramatique de Jahnn, publiée en 1921 après, mais écrite avant Pasteur Ephraïm Magnus, créée en 1923 au Schauspielhaus de Leipzig, Le Couronnement de Richard III est restée longtemps oubliée ou réputée injouable, entre autres à cause de sa longueur, avant de connaître un retour en grâce significatif grâce à plusieurs mises en scène en allemand dans les années 2010, en particulier en 2014 au Burgtheater de Vienne : avec Martin Wuttke et Sophie Rois dans les rôles de Richard et d’Elisabeth, Frank Castorf télescopait la dramaturgie furieuse de Jahnn avec les textes d’Antonin Artaud sur le Théâtre de la cruauté.
En effet, bien qu’il s’agisse d’une œuvre de jeunesse, l’adaptation par Jahnn du Richard III de Shakespeare a la qualité de concentrer déjà les qualités poétiques et dramatiques de son théâtre tout en exhibant, plus qu’ailleurs peut-être, sa tonalité autobiographique et intime. Jahnn réagit contre la Première guerre mondiale qu’il voyait comme un massacre de jeunes garçons, c’est-à-dire, pour lui, une destruction de la beauté, de l’objet du désir, à échelle gigantesque, et on sent que, comme pour beaucoup d’écrivains de sa génération, le grand carnage européen a été une expérience matricielle.
La cruauté humaine, sa soif de destruction sans limites, est au centre de la pièce et restera ensuite le thème central de son œuvre. Le château royal, la Tour de Londres, ces lieux aux épaisses murailles qui renferment des salles de torture et des charniers figurent l’Europe, la civilisation européenne qui, littéralement, dort sur des cadavres. Richard, Elisabeth sont à la fois bourreaux et victimes, ils pataugent dans le sang et en ont la nausée : dans le récit par Elisabeth de la découverte du cannibalisme comme plaisir érotique, on voit comment son fantasme permet d’évoquer tout ensemble le colonialisme européen et la frustration sexuelle. Mais le programme envisagé par la Reine (engraissage de jeunes garçons sur le modèle de l’élevage industriel) rappelle que Jahnn exprime son dégoût non seulement du meurtre, mais de la tendance fondamentale de l’homme à se placer au centre de la création, à user des animaux et de la nature comme matériaux pour assouvir ses pulsions.
Comme on le comprend par la sympathie qu’on éprouve par moments pour le protagoniste Richard, homme-monstre auquel Jahnn s’identifie, auquel peuvent s’identifier les spectateurs, il ne s’agit jamais d’un point de vue moraliste, en surplomb, mais de la mise en scène de la destinée humaine toute entière. L’homme est celui qui inflige la souffrance aux autres créatures : animaux, arbres, autres hommes. Dans la pièce, les victimes sont surtout de jeunes garçons, les pages qui peuplent les couloirs du palais, puis les deux princes, seuls personnages à être touchés par la grâce, fidèles les uns aux autres dans la vie comme dans la mort : le motif de la double mort dans l’étreinte est représenté deux fois, au premier et au troisième acte, comme si la seule utopie disponible ne pouvait se réaliser que dans le néant.
Le résultat est que la brutalité des scènes, où Jahnn use des potentialités shakespeariennes (comme la grossièreté et le comique de personnages secondaires, plébéiens - soldats, sbires, gardes, pages, servantes, ou la satire et la veulerie des courtisans), est mêlée de façon désarmante avec une poésie philosophique, presque métaphysique, qui s’interroge sur le devenir de l’homme. On est ainsi frappé par la virtuosité d’un style capable de mêler trivialité et poésie sublime. Conservant les attributs du drame historique hérité de Shakespeare (alternance de scènes intimes et de scènes de bataille, par exemple, au troisième acte), la pièce a aussi une structure musicale où les motifs reviennent et s’enchevêtrent de façon complexe. On voit ainsi se déployer un style qui ne ressemble à rien de connu, et qui offre des partitions exceptionnelles aux interprètes, en particulier de Richard et d’Elisabeth.