Trilogie : Œuvre inachevée, Œuvre infinie, Œuvre impossible

de Miguel Rojo et Javier Hernando

Traduit de l'espagnol par Victoria Mariani

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Espagne
  • Titre original : Obra inacabada, Obra infinita, Obra imposible
  • Date d'écriture : 2024
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : monologue, œuvre chorale, dialogue
  • Domaine : protégé

Édition

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Résumé

Œuvre inachevée (2022) est le monologue d’un homme seul qui nous parle à travers un mur fait d’ombres, celles que produit la fiction et celles qui nous enveloppent, nous, spectateurs assis dans la salle de théâtre. 

Cet homme, fatigué de tout, cherche à éteindre le monde dans lequel il vit pour en créer un nouveau. Il commence par la manière la plus simple : se coucher et éteindre la lumière pour dormir. C’est sans compter sur l’insomnie immédiate. Las de gigoter dans son lit, il pousse plus loin son désir et descend dans la rue pour éteindre à coups de pierres les lampadaires de la ville. « Je veux seulement voir les étoiles », répond-il aux policiers qui, à coups de décharges électriques, l’arrêtent dans son élan de destruction du mobilier urbain. Avant d’abandonner définitivement le monde, il suit un rat qui l’amène devant un cinéma, dernière chance ratée d’entrer en relation avec le monde tel qu’il est, le film est insupportable. Il ne lui reste plus qu’à s’enfermer chez lui, baisser les persiennes, éteindre toutes les lumières et laisser que les choses adviennent, ou pas. Personne ne s’inquiète pour lui. Tant que ça ne pue pas, c’est que ça va. L’espace de son appartement se dissout pour se fondre avec les dimensions de son esprit, ou est-ce l’inverse ? L’espace et le temps cessent d’exister. Cependant, quelques détails lui indiquent qu’il est toujours là, vivant : les mots dans les livres et le panier d’abricots laissé régulièrement et anonymement devant sa porte. Parmi les livres, c’en est un surtout qui retient son attention : Le Mont Analogue, de René Daumal, dernier roman resté inachevé pour cause de décès précoce. Bien qu’il peine à trouver de la compagnie dans les mots, ce livre le fait traverser cette nuit infinie dans laquelle il est plongé, rythmée seulement par les paniers d’abricots et les apparitions impromptues d’un rat plein de sagesse qui en sait un rayon sur René Daumal et la littérature. Jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’est pas seul, qu’il y a quelqu’un quelque part qui est là, avec lui, même si c’est « dans la fixation des terrains mouvants », derniers mots sur lesquels finit le roman inachevé et rempli de possibilités qu’écrivait René Daumal avant de disparaître.

Durée : 50 mn, 1 homme, 1 femme

Œuvre infinie (2023) est une pièce de théâtre chorale qui s’inspire de contes issus de différents folklores pour nous raconter le voyage initiatique d’un député qui quitte le Parlement pour s’immerger dans un monde fantastique comme seuls les mots peuvent en créer. 

La pièce débute comme un conte aux allures contemporaines. Un premier décor est planté : la façade du Parlement par une matinée nuageuse, des corbeaux pensifs, des passants qui marchent sans se voir. Rapidement, on entre dans le bâtiment et on rencontre celui qui va être le héros de cette pièce. Ce héros est incarné et représenté, à tour de rôle et de manière organique, par les corps et les voix de tous les comédiens impliqués. C’est un héros plutôt médiocre, un député sans imagination qui se retrouve dans les couloirs de l’Assemblée nez à nez avec une enfant juchée sur un balai et accompagnée d’un chat noir. La fillette capte son attention avec une histoire qu’elle ne finit pas et le voilà pris, transporté au cœur d’une forêt, en pleine nuit. 

Comme dans tout conte qui se respecte, la nuit, dans la forêt, il y a une maison isolée et de la lumière à la fenêtre. Notre héros, qui d’ailleurs s’appelle Juan, Juan La Barbe, trouvera une maison où manger et dormir toutes les nuits que durera son périple. Dans chaque maison, il en connaîtra les habitants, mangera leur nourriture sans leur en laisser une miette, dormira dans leur lit tandis qu’ils dormiront par terre et se fera raconter une histoire qu’il n’écoutera pas, puisqu’il se sera endormi dès les premiers mots (mais que nous, spectateurs, écouterons dans son intégralité). À son réveil, il réussira toujours à leur extorquer quelque chose en faisant valoir ses connaissances en droit et en profitant du désir de ses hôtes de ne pas s’attirer d’ennuis. Malgré tout, à son départ, chaque famille lui donnera un objet inutile à ses yeux et dont il devra en découvrir l’usage. Au fur et à mesure que l’histoire avancera, son aspect deviendra de plus en plus hideux, son enveloppe externe s’accordant de plus en plus étroitement avec son for intérieur.

Les histoires racontées dans chaque maison s’imbriquent dans l’histoire de Juan La Barbe, auxquelles vient s’ajouter l’histoire racontée de manière épisodique par la fillette qui apparaît régulièrement de nulle part. Ce voyage dans les terres de l’imagination transformera Juan de telle manière que son retour au Parlement ne pourra être qu’ardent.

Durée : 100 mn, 7 personnages

Œuvre impossible (2024) est une pièce pour un duo d’acteurs et une absence. 

Rocío et Jesús animent l’émission de radio Un jour de plus, un jour de moins. Leur productrice s’appelle Ursula mais on ne l’entendra jamais. Ils essaient tant bien que mal de commencer l’émission du jour de la manière la plus enjouée possible. On ignore depuis combien de temps cette émission existe. Elle est installée au cœur de ténèbres qui semblent éternelles. 

Rocío et Jesús commencent par les salutations de rigueur. À la question « Comment vas-tu ? », Rocío répond énigmatiquement « Pleine de possibilités ». Jesús veut en savoir plus, on veut en savoir plus. On passe au sujet du jour : les acousmatiques. Entendre sans voir. Les possibilités continuent de se multiplier. 

Ils tentent de prendre l’appel d’une auditrice mais un problème technique les en empêche. Ils demandent à Ursula de lancer une chanson. Nous n’entendons rien mais nos deux animateurs font comme si nous venions d’écouter une très belle chanson. Les problèmes techniques et le silence d’Ursula seront récurent tout au long de la pièce. L’exaspération de nos personnages ira crescendo bien qu’ils essaieront de se maîtriser, car à quoi bon. 

Après chaque tentative échouée de communiquer avec l’extérieur, après chaque dispute étouffée, ils lisent le courrier des auditrices. Chaque lettre ouvre un monde de possibilités. Les lettres d’une auditrice en particulier émaillent cette émission de radio. Cette auditrice raconte comment elle fait la rencontre d’un âne et décide de créer avec lui une armée d’ânes pour réveiller les endormis de la Terre. Les animaux et la nature sont au cœur des différents récits que leur font les auditrices, ou c’est Rocío et Jesús qui se racontent des histoires pour se sentir moins seuls ?

Le feu autour duquel se réunir et se raconter des histoires semble avoir disparu pour eux. Les ténèbres environnantes sont épaisses, elles collent, envahissent les poumons. Le duo que forment Rocío et Jesús se débat pour faire exister encore les histoires et ne pas sombrer dans une mélancolie stérile. Les anecdotes, les histoires sans fin s’accumulent et frôlent l’absurde. La quête de communauté devient désespérée. La technique qui devrait permettre le contact, la communication, une ébauche de communauté, échoue toujours. Mais quand personne ne nous répond, il reste toujours l’imagination, il reste les histoires. Et si on se fatigue des mots, il reste toujours la musique.

Durée : 80 mn, 1 homme, 1 femme

Regard du traducteur

Trilogie de pièces écrites par Javier Hernando et Miguel Rojo.

Ensemble, ils forment un duo de poètes qui écrivent et mettent en scène des pièces de théâtre, et proposent également des expériences participatives qui convoquent notre imagination collective. L’un des fondements invariables de leur théâtre repose sur notre capacité humaine de narrer, que ce soit pour imaginer notre avenir (Mutantes), mettre en œuvre des utopies (Atlántida), se raconter soi-même en fabulant (Las explicaciones), s’isoler du monde (Obra inacabada), créer une communauté (Obra infinita), résister au désespoir (Obra imposible). 

Leur écriture à quatre mains, qui résonne comme une seule voix, construit un théâtre de conteurs et de poètes. Ils nous rappellent l’incessante soif d’histoires dont souffre l’humanité depuis la nuit des temps, cette nécessité atavique de nous réunir dans l’obscurité autour d’une source lumineuse. Ils nous rappellent notre inévitable besoin de former des communautés silencieuses qui reçoivent les paroles des autres pour les faire leurs, les partager à leur tour et permettre ainsi la création de nouvelles relations. 

Javier et Miguel maîtrisent l’art du récit avec des effets de montage qui nous permettent de visualiser instantanément les personnages et les situations. Les détails donnés sont juste suffisants pour guider et faire s’envoler notre imagination sans la limiter par un excès de précisions.

La trilogie, que composent Œuvre inachevée, Œuvre infinie, Œuvre impossible, fonctionne sur le modèle d’une trame où un fil émerge de la toile, s’enfouit ensuite dans les profondeurs du récit pour émerger un peu plus loin. Un fil après l’autre, un fil sur l’autre, des histoires qui demandent toute notre attention se tissent les unes avec les autres.

Ces trois pièces, bien que chacune est abordable séparément, forment une unité dramatique et esthétique. Chaque pièce est un monde qui s’élargit au contact des deux autres. Les trois pièces ont ceci en commun qu’elles défendent avec ferveur le pouvoir de l’imagination pour créer des liens et faire communauté. 

Chaque pièce repose sur un dispositif théâtral qui permet de donner toute sa place à la parole du ou des conteurs et à l’écoute des spectateurs. Sans adresse directe aux spectateurs, ceux-ci sont toujours inclus dans la pièce, ils sont une présence silencieuse mais inévitablement et nécessairement là. Dans Œuvre inachevée, c’est le monologue d’un homme seul dont on peut interpréter sa parole de diverses manières (soliloque d’un fou, lettre envoyée comme une bouteille à la mer…). Dans Œuvre infinie, on trouve la puissance d’un chœur de voix réunies autour d’une transmission vitale de récits qui laisse toute la place à la mise en scène. Dans Œuvre impossible, c’est le format d’une émission de radio ou d’un podcast qui est proposé. 

Pour reprendre l’image de la toile tissée par les récits, ces trois pièces prennent leurs fils dans un corpus de textes, qu’il n’est pas nécessaire de connaître en amont car ils nous sont rendus accessibles. Ces textes sont intégrés dans des œuvres nouvelles et originales qui rendent ainsi compte de leur filiation littéraire. 

Au cœur d’Œuvre inachevée, se trouve Le Mont Analogue, de René Daumal (1952), auquel s’ajoute une brève apparition de Simone Weil. 

Dans Œuvre infinie, les auteurs convoquent des contes de différents folklores qui, par un effet d’assemblage et de réécriture, génèrent un nouveau conte à raconter. 

Dans Œuvre impossible, ce sont les animaux et la nature qui planent autour du texte avec la figure de l’âne présente dans Requiem pour un paysan espagnol, de Ramón J. Sender (1953), ou Platero et moi, du poète Juan Ramón Jiménez (1914), mais aussi grâce à l’évocation de la poésie de l’italien Tonino Guerra.