Plus dure sera la chute

de Jonathan Spector

Traduit de l'anglais par Adélaïde Pralon

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : États-Unis
  • Titre original : Good. Better. Best. Bested.
  • Date d'écriture : 2018
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : comédie satirique pré-apocalyptique
  • Nombre d'actes et de scènes : 14 scènes (13 scènes et une coda)
  • Décors : plusieurs lieux de Las Vegas (hôtels, bars, casinos, rues)
  • Nombre de personnages :
    • 7 au total
    • 4 homme(s)
    • 3 femme(s)
    • Une vingtaine de personnages interprétés par 7 acteurs et actrices. 4 personnages entre 20 et 30 ans, deux d’environ 40 ans et un de 50 à 60 ans.
  • Durée approximative : 90 mn
  • Création :
    • Période : juillet 2018
    • Lieu : San Francisco
  • Domaine : protégé. L’auteur est représenté par Diana Glazer chez Creative Artists Agency.

Édition

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Résumé

Alors que le monde est peut-être en train de s’écrouler, dans la ville qui ne dort jamais, les gens ne pensent qu’à leur nombril.

Dans l’étrange et fascinante ville de Las Vegas, un magicien accueille les spectateurs et retrace à grands renforts d’illusions l’histoire du territoire. Des jeunes femmes venues célébrer un enterrement de vie de jeune fille peinent à ravaler leurs rancunes et leurs jalousies futiles. Deux soldats romains postés devant un hôtel se demandent ce qu’ils font là. Des touristes équipées de leurs incontournables sacs bananes se prennent en photo devant Spiderman, lèchent de la boue en chocolat sur le corps de faux (ou vrais ?) combattants d’une vieille guerre. Walter, l’homme-statue désabusé, se fait malmener par un homme musclé et sa copine. Ruiné au jeu, il tente maladroitement de se rapprocher de son fils de 17 ans qui gagne des fortunes au poker tout en cherchant à insuffler une dimension spirituelle à sa vie. Alors que Simone, la strip-teaseuse, et Alan, son client, s’apprêtent à faire ce qu’on attend d’eux, Alan tombe sur une info en direct : une catastrophe est en train de se produire quelque part dans le monde. Tous craignent que les conséquences du désastre n’arrivent jusqu’à eux. Déjà, les connexions sont coupées. Alors qu’une guerre pourrait bien éclater, chacun cherche à tout prix des moyens d’oublier le danger avec pour seul objectif : continuer à faire la fête.

Regard du traducteur

Dans Plus dure sera la chute, comme dans la plupart de ses pièces, Jonathan Spector confronte les points de vue d’une foule de personnages pour révéler les travers de notre société. Il signe une pièce comique et folle, polyphonique et foisonnante, qui raconte l’indifférence d’une population autocentrée, avide de préserver son petit confort. Sous l’apparente légèreté des situations, émerge un vide existentiel, une profonde désespérance des êtres et la fin annoncée d’un monde qui court à sa perte. 

Spector ménage habilement son suspense en révélant au compte-goutte les détails de la catastrophe qui frappe le monde. On comprend au fil des scènes qu’il s’agit d’une catastrophe nucléaire, puisqu’il y a eu des bombes, que le pays touché est l’Inde, qu’il y a énormément de victimes. La pièce écrite en 2018 résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. Alors que des milliers de gens meurent dans des pays touchés par la guerre, d’autres se prennent en photo et boivent des cocktails dans des verres géants. Au point où le monde est rendu, peut-on espérer échapper à cette absurdité ? Nous qui faisons partie des pays riches pour l’instant épargnés, pouvons-nous nous défaire de l’égoïsme profond qui nous caractérise ? En poussant nos défauts à l’extrême, Spector nous révèle la superficialité de nos vies et les dérives du monde capitaliste. Toutes les grandes villes occidentales ne ressemblent-elles pas un peu à Las Vegas ?

Les scènes récurrentes des soldats sont un rappel habile de l’histoire de notre civilisation et de la menace qui nous guette. Spector joue sur l’ambiguïté entre le carton-pâte et la réalité pour mieux déstabiliser le spectateur. On ne croit pas un instant que les centurions romains sont réels, mais la fatigue du jeune serveur exploité l’est bien, elle. Après l’annonce de la catastrophe, les deux soldats de la Première guerre mondiale ont l’air réellement sortis du champ de bataille, jusqu’à ce que les touristes viennent lécher la fausse boue en chocolat de leurs visages. Dans la dernière scène, le soldat qui s’apprête bel et bien (sans doute ?) à être déployé ne semble pas croire à la réalité de la guerre. « Il paraît que c’est pas très dangereux », dit-il après avoir lu ce commentaire sur un forum de jeux vidéo. Dans le monde où il a grandi, la guerre n’est pas vraie, elle n’est qu’un jeu.

Dans toutes ses pièces, Spector opte pour un langage ultraréaliste ciselé d’une précision quasi-chirurgicale. Comme il l’écrit lui-même, les sauts de ligne sont des indications sur la pensée des personnages qui s’interrompent, se corrigent, hésitent, doutent. Le travail de traduction consiste donc à entendre ce qu’ils ne disent pas, à retranscrire en français ces pensées inachevées et les instants de flottement entre les mots. Chez lui, comme dans la vie, le langage est un outil imparfait, imprécis. Les êtres n’ont pas les mots pour dire exactement ce qu’ils ressentent alors ils parlent de façon hachée, bredouillent. Le langage leur fait souvent défaut. Ils tâtonnent avec les phrases, comme ils tâtonnent dans la vie. C’est ce qui les rend touchants.

Les textes de Spector sont de formidables partitions d’acteurs. Il crée des rôles à la fois drôles et fragiles, burlesques et émouvants. Il n’hésite pas à pousser l’humour à l’extrême pour révéler nos failles les plus profondes avec toujours beaucoup de tendresse pour ses personnages.

Dans ses pièces, il y a aussi toujours un moment d’apothéose, une explosion de parole où toutes les conversations se mêlent, avec des dialogues sur 2, 3, 4 colonnes de texte. 

Dans la scène finale de la pièce, avant l’épilogue, tous les personnages se retrouvent dans le bar d’un hôtel où, pour oublier l’angoisse de l’actualité, ils se lancent dans une fête débridée, jusqu’à la violence.

Découvert en 2023 par le comité anglais, Jonathan Spector a une écriture très singulière qui mélange humour et cruauté. Le titre Good. Better. Best. Bested est une citation de la pièce Qui a peur de Virginia Woolf, d’Eward Albee, un texte qui décrit, à travers la violence du couple, la décadence de la société occidentale (encore une fois). Le personnage de George prononce ce trait d’esprit, en se félicitant de ce bon mot, pour dire qu’il a tout fait pour avoir une vie parfaite, qu’il croyait à sa réussite, mais que son existence le déçoit profondément, d’où le dernier mot « bested » qui veut dire qu’il a été vaincu. Le titre traduit donc cette idée de quête du mieux, de la performance, du succès, qui se solde finalement par un échec. Chez Spector, le vernis d’un monde de luxe et d’argent s’effrite, ses habitants continuent de jouer le jeu mais ne croient déjà plus à sa superbe.