Nous avons peur, nous apprenons à compter

de Jana Milivojević

Traduit du serbe par Karine Samardžija

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Serbie
  • Titre original : mi se bojimo, učimo da brojimo
  • Date d'écriture : 2025
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : Drame social, féminicide
  • Nombre d'actes et de scènes : 8 scènes
  • Nombre de personnages :
    • 6 au total
    • 3 homme(s)
    • 3 femme(s)
    • un chaton et un chiot
  • Durée approximative : 90 mn
  • Domaine : protégé

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Nous avons peur, nous apprenons à compter, retrace la vie de Manja, « La Petite », de sa naissance prématurée à sa mort, elle aussi survenue trop tôt. La pièce se construit comme une succession de dimanches en famille, découpés en scènes qui jalonnent les grandes étapes de l’existence de Manja. Cette structure fragmentaire lui confère l’allure d’une chronique intime et familiale, celle d’une vie ordinaire.

La Petite grandit au sein d’une famille profondément aimante, mais traversée de manière inconsciente par des normes patriarcales qui circulent dans les gestes du quotidien, les habitudes anodines et les petites phrases ordinaires. Derrière une apparente douceur se dessine peu à peu une réflexion sur la condition des femmes dans nos sociétés contemporaines : le contrôle du corps, les injonctions à la féminité, la peur d’occuper l’espace public et les violences masculines. Les personnages qui entourent Manja participent malgré eux à ces mécanismes, non pas par cruauté, mais par reproduction inconsciente des normes dont ils ont hérité. Car la violence, ici, ne provient pas uniquement d’individus isolés, mais d’un environnement social et familial qui les normalise.

Regard du traducteur

La force de l’écriture de Jana Milivoljević tient précisément à sa capacité à faire surgir la violence dans des situations très ordinaires. Les conversations lors des dimanches en famille semblent souvent tourner autour de détails insignifiants et, pourtant, elles laissent progressivement affleurer des rapports de dominations, des peurs et des formes de violence profondément ancrées dans le quotidien. La singularité du texte tient aussi à ses didascalies, extrêmement singulières, traversées par une poésie discrète, presque étrange. Dans une langue très tenue, à la fois concrète et enfantine, elles donnent à entendre une voix autonome, qui porte sur les personnages un regard tantôt tendre, tantôt inquiet. 

Le texte se structure autour d’une comptine qui renvoie à l’enfance et à l’apprentissage des nombres par le jeu. Cette ritournelle, à mesure que la pièce avance, suscite le trouble. Elle se transforme progressivement en une mécanique oppressive, qui s’enraye brutalement lorsque Manja meurt sous les coups de son compagnon. Ce qui relevait du jeu devient un décompte tragique. Très vite, il ne s’agit plus de l’apprentissage ludique des nombres, mais d’apprendre à se situer dans le monde, à mesurer les dangers, à anticiper les risques. Les femmes de la pièce évoluent avec la nécessité constante d’être prudentes, de surveiller leurs déplacements, leurs gestes. La peur finit alors par devenir leur manière d’habiter le monde. La série de numéros qui accompagne Manja tout au long de sa vie (numéro de pièce d’identité, de matricule scolaire, de compte bancaire, de concession funéraire) inscrit son existence dans une logique administrative et impersonnelle, de la naissance jusqu’à la mort, et souligne avec une sobriété glaçante ce qu’il subsiste de sa courte vie dans les registres de la société, et du monde.