Écriture

  • Pays d'origine : Autriche
  • Titre original : Die Befreiten
  • Date d'écriture : 1945
  • Date de traduction : 2014

La pièce

  • Genre : drame politique
  • Nombre d'actes et de scènes : 2 parties, 8 scènes
  • Nombre de personnages :
    • 18 au total
    • 16 homme(s)
    • 2 femme(s)
  • Durée approximative : 2h30
  • Domaine : protégé

Édition

Résumé

A la fin de la seconde guerre mondiale. Une ville en Europe, quelques mois après la libération.

PREMIÈRE PARTIE
Scène 1
Le colonel de la Commission d’occupation et son aide, un jeune lieutenant, reçoivent des représentants des habitants de la ville qui exigent la libération de quelques antifascistes dont le fils d’un commerçant. Ce jeune homme est en prison pour avoir tiré sur un fasciste en fuite, tandis que le chef de la milice (qui a terrorisé toute la ville pendant des années) se promène en toute liberté sous prétexte d’être le témoin principal dans le procès contre l’ancien commandant. La population a du mal à comprendre les nouvelles règles de la démocratie et ressent la vision de la justice des occupants comme une injustice profonde. De son côté, le colonel voudrait bien aider, mais il ne connaît pas assez ni la situation, ni la mentalité du pays occupé. On convient qu’il faudra rédiger une demande d’urgence pour la libération du jeune homme. Le colonel promet d’y répondre favorablement.
Scène 2
Le maire, le garçon de café, un prêtre, un instituteur et cinq fonctionnaires des partis gouvernementaux discutent sur la forme et le fond à donner à la demande d’urgence. Entre radicaux, modérés et ceux qui préfèrent la langue de bois, les positions s’affrontent. Certains ont peur de froisser les forces d’occupation, si bien qu’on finit par se décider à écrire une demande « optimiste ».
Scène 3
Le jeune lieutenant américain doit inspecter la cave des commerçants parce que le bruit court qu’ils y amassent des pierres pour prendre la prison d’assaut. Ce prétexte permet au lieutenant de revoir la fille du commerçant. D’ailleurs, il la trouve seule à la maison. Elle reste polie, mais distante, et lui ment au sujet de la cave, disant qu’elle est fermée et que c’est sa mère qui en a la clef. Elle accepte pourtant, pour le soir, un rendez-vous avec lui en demandant d’être payée. Le lieutenant est choqué. Il apprend que la prostitution est le seul moyen de survie. Il raconte à la jeune fille qu’il a une fiancée en Amérique à qui elle ressemble.
Scène 4
Une réunion entre le colonel, le lieutenant, l’administrateur d’un groupe de sociétés et un directeur d’usine. Ces deux derniers cachent mal leur sympathie pour le fascisme. Ils essayent de défendre l’ancien commandant de la ville, se prononcent contre son procès et accusent les antifascistes d’être tous des communistes. Avant de quitter la réunion, ils mettent le colonel en garde contre la soi-disant situation explosive provoquée par l’imminence du procès. Le lieutenant déconseille d’ajourner le procès.

SECONDE PARTIE
Scène 5
Une fête en l’honneur des patriotes antifascistes. Lorsque le chef de la milice s’impose de manière provocatrice, la tension monte, le peuple perd le contrôle de lui-même et le tortionnaire se fait lyncher. Le lieutenant n’intervient pas en sa faveur, ce qui choque tout particulièrement un journaliste qui fustige les débordements.
Scène 6
Le journaliste met le colonel en garde contre la révolution qui, à son avis, menace le pays si le procès du commandant fasciste n’est pas ajourné. Il accuse également le lieutenant d’avoir par son inaction une part de responsabilité dans l’assassinat du chef de la milice.
Entre-temps, le lieutenant a tout organisé pour se rendre en avion au tribunal militaire et y obtenir rapidement la libération du jeune homme incarcéré, juste à temps pour prévenir le plan des commerçants qui menacent de prendre la prison d’assaut le mercredi suivant. Le journaliste désapprouve l’attitude du colonel et du lieutenant. Selon lui, seule la sévérité et la dureté sont en mesure de faire régner l’ordre.
Une fois le journaliste parti, le colonel cherche à apprendre les détails du lynchage par le lieutenant. Celui-ci explique que, parmi les patriotes, personne n’a incité les autres à la violence, mais que tous se sont levés d’un coup, ne pouvant plus supporter les provocations du chef de la milice qui les avait tant fait souffrir.
Le maire arrive dans le bureau du colonel et explique, tout comme le lieutenant, qu’il n’y avait pas d’agitateur, à moins qu’on considère le chef de la milice lui-même comme tel. Tous les citoyens présents à cette fête se sont déclarés coupables du lynchage. D’autre part, les commerçants ont abandonné leur projet d’assaut de la prison.
Un coup de fil interrompt la discussion : le peuple a pris la prison d’assaut pour pendre l’ancien commandant fasciste. Celui-ci a été sauvé in extremis par une patrouille.
Scène 7
Le lieutenant et la jeune fille ont rendez-vous dans le parc. Le lieutenant lui assure que son frère sera libéré la semaine-même. Lui-même, mis en congé, partira le lendemain le cœur lourd parce qu’il aime la jeune fille et qu’il aurait préféré être présent au procès du commandant fasciste. On apprend alors que c’était les fascistes qui ont pris la prison d’assaut, non pas pour pendre le commandant, mais pour le libérer. Les deux jeunes gens ont enfin une conversation sans ressentiment et se séparent apaisés.
Scène 8
Le procès de l’ancien commandant de la ville a lieu à la date prévue. On apprend les crimes et les lâchetés de cet homme. Le journaliste est présent et craint de nouveaux actes de violence. Le lieutenant a insisté pour assister également au procès, bien que son départ soit imminent et qu’il se réjouisse à l’idée de rentrer chez lui.
Le commandant fasciste est condamné à mort, la sentence sera exécutée dans les deux heures. Le peuple se sent enfin libéré.

Regard du traducteur

La pièce se déroule à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, dans une ville allemande ou autrichienne où les libérateurs cherchent à faire régner l’ordre et à installer la démocratie. Mais quel ordre les « libérés » peuvent-ils accepter, quelle démocratie sont-ils en mesure de vivre et de s’approprier, alors que chaque mot, chaque geste porte encore en lui les ombres vivaces d’un passé terrifiant ? En dépit des bonnes volontés de part et d’autre, un mur d’incompréhension sépare les libérés de leurs libérateurs, et c’est tout l’enjeu et la formidable réussite de ce texte que de nous le faire voir, véritablement, à l’image de tant de murs bien plus concrets qui se sont construits et se construisent toujours aux quatre coins de la planète.
A l’heure où les Printemps arabes peinent à donner leurs fruits et où des régions entières s’embrasent ou crépitent d’explosions sporadiques, il y a indéniablement une lecture « actuelle » à faire des Libérés : Bruckner décrit en effet dans cette pièce une situation de tous les siècles et de tous les continents. L’ancrage historique, quoique bien présent, met paradoxalement en exergue la dimension intemporelle et universelle des problématiques abordées, tant il est vrai que la liberté, le pouvoir et ses perversions, la bonne volonté et ses aveuglements, l’esprit de revanche et la vengeance enfin, sans compter les petites histoires individuelles qui se nouent dans la grande Histoire, n’ont pas fini d’agiter l’humanité.
Quant aux personnages que nous propose l’auteur, à la fois archétypaux et profondément singuliers, ils participent de cette « extension du domaine de la pièce » vers le monde d’aujourd’hui et sans doute, hélas, vers celui de demain. Libérateurs ou libérés, spectateurs parfois, comme ce journaliste que l’on dirait mandaté par quelque magazine people, ils forment une extraordinaire galerie de portraits mais aussi, tous ensemble, une microsociété laminée où se côtoient sans jamais lâcher prise le doute et les certitudes, l’intérêt et la générosité, l’amour et la haine, le ressentiment et l’espoir.
D’une écriture sobre, tranchante et qui n’a guère pris de rides, Les libérés est une matière riche pour un metteur en scène d’aujourd’hui. Une matière qui, loin des petits problèmes d’ego, s’offre à la réflexion et, surtout, au jeu...