Le Repli du paysage

de Magdalena Schrefel

Traduit de l'allemand par Katharina Stalder

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Autriche
  • Titre original : Die Bergung der Landschaft
  • Date d'écriture : 2014
  • Date de traduction : 2019

La pièce

  • Nombre d'actes et de scènes : 11 scènes
  • Décors : non défini
  • Nombre de personnages :
    • 6 au total
    • 3 homme(s)
    • 2 femme(s)
    • + une voix/un chœur
  • Durée approximative : 80 mn
  • Création :
    • Lieu : pièce radiophonique, Bayrischer Rundfunk/ORF
  • Domaine : protégé

Édition

  • Edité par : Espaces 34
  • Prix : 13.00 €
  • ISBN : 978-2-84705-192-6
  • Année de parution : 2019
  • 64 pages

Résumé

La pièce de Magdalena Schrefel décrit le délitement de ce qui reste d'une famille dans un monde-paysage au bord de la catastrophe. Le père, paysan, néglige son fils et les travaux dans sa ferme depuis la mort de la mère et se retire dans son monde, où il commence son « travail » : la construction d'une machine qui saurait tout faire. Cela avait commencé avec la machine à laver le linge, tombée en panne, puis le père y a vissé un objet après l'autre, n'a pas arrêté, en Facteur Cheval de notre temps, de construire la machine, peut-être comme une vengeance envers la nature, envers le bois qui a englouti sa femme. À force de construire, de s'enferrer dans son monde, il est venu à négliger son fils, un jeune garçon au début, un jeune homme à la fin de la pièce. Le père mourra dans sa machine – comme une chrysalide dans son cocon –, sa créature qui a fini par prendre le pouvoir. Le maire en tant que représentant des villageois·es – voix de la raison et du compromis, voix publique et extérieure, bon sens villageois – ne réussira pas à convaincre le fils d'abandonner son terrain face à la montée des eaux, tout comme il n'aura pas réussi à convaincre le père d’abandonner la construction de la machine.

Cette histoire est racontée dans des allers-retours entre l'Une Fois, un présent intemporel, entrecoupé de flash-backs d'Autrefois, qui racontent un peu plus sur les intentions et blessures secrètes du père et du fils. Parallèlement, dans l'Aujourd'hui, deux jeunes filles, les sœurs Mädi et Maija, dans des intermèdes quasi comiques, comme un duo de clowns shakespeariens, décident de partir à l'aventure, au-delà de la zone interdite autour de la machine. Celle-ci prend la parole tout au long de la pièce, comme une comptine venue d'on ne sait pas trop où. À la fin, la machine entre en dialogue avec les sœurs et finit par les engloutir à leur tour, tout comme le fils.

Un hommage à l'art, aux artistes de la mouvance de l'art brut, mais aussi tou·tes les autres et à l'utilité du soi-disant « inutile ».

Regard du traducteur

Le Repli du paysage n'est pas une pièce qui fait beaucoup de bruit, elle ne semble pas être « dans le vent », elle ne traite pas de thèmes de l'actualité politique immédiate, ne se passe pas parmi les bobos berlinois et parle peu de sexe ou de violence. Elle se passe dans un présent d’aujourd’hui quoique distancié, au fin fond de la campagne (autrichienne), dans un paysage à la fois mythifié et personnalisé. C'est une pièce apparemment tranquille, pauvre en actions ; la violence est souterraine, elle bouillonne sous la surface des monologues (qui sont parfois des dialogues parallèles ou à sens unique) des trois personnages masculins, le père, le fils et le maire, le coryphée des villageois·es. C'est aussi la voix du « bon sens », l'opinion publique, la tradition jamais remise en question des traditions et de ce qu'« on » fait et fera toujours, car on l'a toujours fait.

L'autrice dédie cette pièce à Franz Gsellmann et Armand Schulthess, artistes apparentés à l'art brut – qui ont créé, l'un dans son village en Styrie, en Autriche, une « Machine du monde » inspirée par l'Atomium de Bruxelles, et l'autre, sur son terrain dans le Tessin, en Suisse, un « Jardin cosmogonique », installation-monde faite de matériaux de récupération – et aussi au « rêve des humains de se surpasser » et à « toutes les machines que nous deviendrons ». Si la pièce montre aussi les conséquences dévastatrices de la machine (plus au plan humain – la relation entre père et fils – que pour le paysage, qui, on suppose, pourrait supporter ce rêve d'un être humain un peu décalé) et la dureté du personnage du père, elle dresse un portrait touchant d'un de ces originaux qui peuplent nos campagnes – et dont nous admirons les œuvres dans les musées d'art brut, pour peu que quelqu'un les a « découvertes »  pour le monde (et le business...) de l'art.

Les deux personnages féminins, Maija et Mädi, deux sœurs qu'on imagine très jeunes, forment un contrepoint comique dans cet univers clos et masculin. Dans des intermèdes qui font penser aux clowns shakespeariens, elles jouent aux exploratrices et décident de partir à l'aventure, en allant vers la zone interdite autour de la machine. Si elles finiront englouties dans le ventre de la machine, à la fin de la pièce, c'est un hasard et la faute à pas de chance ; tandis que le fils l'a souhaité : il est enfin réuni avec son père, que la machine avait déjà avalé. Le contraste est aussi dans la langue, avec des dialogues rapides et laconiques, où le rythme, les rimes et assonances des mots et phrases sont tout aussi importantes que le ping-pong des idées que les deux sœurs se lancent pour se chamailler et se défier. Ces passages forment un contraste bienvenu avec les longs monologues denses des hommes, elles apportent aussi de la légèreté et un regard tiers (en plus de celui des villageois·es) naïf et pourtant pertinent sur la machine.

Le dernier « personnage » est la machine elle-même. D'abord un murmure indistinct dans le paysage, sous forme de comptines qui interrompent çà et là la pièce, c'est elle, la créature qui a pris le pouvoir sur son créateur, qui aura la parole à la fin dans un long poème, presque une rhapsodie.

L'autrice est autrichienne (bien que vivant à Berlin), il y a quelques éléments qui indiquent que cela se passe effectivement en Autriche, que ce soit pour des indications géographiques ou des expressions – mais ils se comptent sur les doigts d'une main. Le propos de la pièce est d'une grande universalité, et comme elle ne s'appuie pas sur une actualité immédiate, elle n'est ni datée ni confinée à une langue ou une culture spécifiques. La pièce est écrite dans une langue inhabituelle, dans le paysage de l'écriture contemporaine, elle est très poétique et décale encore plus l'action dans une intemporalité rurale mythique. Car si la langue donne une impression de créer des effets archaïsants, paysans, elle est en fait très construite, ciselée et artificielle. Bien qu'on ait souvent l'impression que les personnages (le père avant tout) parlent « faux » (fautes de syntaxe, double et triple négation, néologismes, substantivation excessive d'adjectifs, etc.) et que leur manière de parler semble toujours sur le point de tomber dans quelque chose de ridicule et ampoulé, elle nous mène en vérité vers un poème dramatique qui a du souffle.