Journal de la fin du monde

de Natalya Klioutchareva

Traduit du russe par Polina Panassenko

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Russie
  • Titre original : Дневник конца света
  • Date d'écriture : 2024
  • Date de traduction : 2025

La pièce

  • Nombre d'actes et de scènes : 34 scènes
  • Durée approximative : 60 mn
  • Domaine : protégé

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Journal de la fin du monde est le journal d'une femme qui vit en Russie, dans une ville éloignée de la capitale pendant l'année qui suit l'invasion de l'Ukraine du 24 février 2022. 

À travers une succession de séquences courtes, ce journal prend la forme d'une quête qui s'identifie à celle d'Orphée aux enfers. Ici, le royaume d'Hadès a pour décor la vie réelle et le quotidien : le trottoir d'un supermarché, un groupe WhatsApp de parents d'élèves, un jardin public, une conversation téléphonique entre une mère et sa fille... Parmi une galerie de personnages, un MOI écrit à la première personne nous sert de fil conducteur. Le Journal débute exactement une minute avant l'instant où la narratrice apprend que "c'est la guerre." C'est l'instant avant le point de non-retour. Celui à partir duquel commence une chute semblable à celle d'Alice qui, tout en tombant, s'évertue à nommer ce qui l'entoure.                  

Ce journal, composé de 34 fragments, est aussi bien une chronique intime qu'un portrait de la société contemporaine russe à un moment charnière de son histoire. Il est une tentative de l'autrice de garder une voix en dépit de la peur qui paralyse, de la honte des crimes commis en son nom, de l'horreur qui s'empare d'elle, pendant qu'autour la vie semble continuer comme si de rien n'était.

Regard du traducteur

Avant de devenir une pièce de théâtre, le Journal de la fin du monde a pris la forme d'un livre. Le manuscrit, rédigé en russe par Natalya Klioutchareva, a été traduit en allemand par Ganna-Maria Braungardt (notamment traductrice de Svetlana Alexievitch) et publié aux éditions Suhrkamp Verlag en 2024.
Contre toute attente, cette même année, le livre a pu être publié en Russie aux éditions Ivan Limbach. Sur la 4e de couverture, on peut lire que ce sont les "impressions d'un témoin, une tentative de rester humain face à l'horreur qui imprègne les pores de la vie quotidienne, de conserver sa voix."
Dans la version russe, le mot "guerre" est recouvert d'un bandeau noir, le mot "poutine" est recouvert d'un bandeau gris, les noms propres des poètes, dramaturges et dissidents sont accompagnés d'un astérisque indiquant que ces personnes sont "reconnues par la Fédération de Russie comme terroristes, extrémistes, agents de l'étranger, etc." 

Les conditions de publication de ce texte sont représentatives des enjeux qui traversent la pièce de théâtre qui en est issue. Selon que l'on se trouve à l'intérieur ou à l'extérieur du pays, l'usage de la langue diffère. Et c'est précisément depuis l'intérieur du pays que cette voix, en désaccord avec le régime en place, essaie de se faire entendre.

Les 34 fragments qui composent le journal sont habités par un sentiment d'urgence. Ils sont écrits dans une économie de mots, avec le souci du strict nécessaire. Quand la liste de mots interdits s'allonge sans cesse, comment continuer à (se) parler ? Les paroles échangées entre les personnages sont à l'image de cette tension. Il y a la mère qui ne parle plus à sa fille. Il y a celle qui refuse de croire sa sœur qui vit en Ukraine. Il y a la femme qui, en matière de guerre, s'en tient à l'avis de son astrologue. Il y a l'enfant dont les camarades de classe exigent qu'il leur confirme qu'il est bien "pour poutine". Il y a tous ces inconnus dont il faut décoder les paroles et se méfier. Tenter de deviner s'ils sont "des nôtres" et s'ils seraient capables de nous dénoncer à la police. Mais il y a aussi ceux, rares et précieux, avec qui, dans le secret et la clandestinité, on peut encore se parler librement, et dont, malgré les risques, on cherche le contact. Au sujet de ceux-là Klioutchareva écrit : Dans nos paroles, il n'y a pas un gramme d'espoir. Mais pour une raison inconnue, quand nous les échangeons, l'air devient respirable.

Le journal fait apparaître les questionnements, les doutes et les contradictions de ce MOI qui nous parle. A-t-il le droit de parler de sa honte et de sa douleur quand les habitants du pays envahi par le sien meurent sous les bombes ? 
Le journal dit à la fois la peur et la honte d'avoir peur, la tentative de révolte et le sentiment d'impuissance. Il dit la censure, le risque d'arrestation, l'impossibilité de parler, mais, par là même, refuse de se taire. Par touches, par l'accumulation de situations et de dialogues, Kliouchareva dépeint la complexité de la position dans laquelle se trouve la voix de ce journal. 
Cette voix en pointillés, qui renaît à chaque fragment, prend peu à peu une autre dimension, celle de l'humain qui essaye de résister, malgré tout, à la machine répressive, et, ce faisant, se fait porteuse d'espoir.