C’est l’été. Un village désert. Trois fillettes arrivent de la campagne et traversent la ville ; leur objectif : sauver le dernier des animaux en voie d’extinction. Elles volent, elles tuent, elles inventent, elles jouent au football et elles échappent à la police. La tragédie est imminente mais personne ne semble s’en rendre compte, tous dorment à l’heure de la sieste.
Duermen la hora de la siesta est une des premières pièces de Leonor Courtoisie, auteure uruguayenne plusieurs fois récompensée pour ses écrits, et publiée en France.
Récompensée par le Prix National de Littérature d’Uruguay en 2019, la pièce met en scène trois petites filles et un tatou qu’elles ont recueilli ; anonymes, ces personnages fuient au sein d’un univers qu’elles craignent et interrogent. Conte initiatique à hauteur de jeunes filles en plein processus de métamorphose mais aussi récit d’aventure rocambolesque et déjanté, la pièce, à l’atmosphère déroutante, trace un itinéraire depuis la terre vers la mer, où l’animalité de l’homme et des chiens menace les êtres fragiles. Il est question de religion, de croyance adultes et enfantines, de règles, de soutien-gorge, de préadolescence ; de tripot, de football et de prostitution ; d’espèces en danger, d’agriculteurs, de tracteur, de réservoirs, de lièvres et d’espace, de climat ; de méchants et de gentils, de garçons et de filles, de révolution, de premiers baisers et de fluides.
La pièce est structurée en dix scènes circonscrites aux différents lieux évoqués, offrant un panorama géographique et social de l’Uruguay de la région de Concepción, département de Flores, Trinidad. L’écriture fait émerger les liens des protagonistes aux lieux traversés, espaces précaires où règnent poussière, saleté, chaleur et fumée de moteur.
Le texte ouvre ainsi les portes d'un monde singulier, étrange et inquiétant du fait du décalage entre l'âge présumé des fillettes et les espaces appartenant au monde des adultes qu'elles traversent.
La succession de ces scènes coïncide en effet avec celle des différentes aventures vécues par les protagonistes, non sans tension et rebondissements : le rythme est trépidant, le récit très théâtral, joueur. C’est notamment via les interactions verbales que naît la dramaturgie, dialogues qui décrivent les évènements, échanges naïfs et décousus frôlant l’absurde, caractéristiques de la liberté d’une parole jeune qui questionne, par laquelle les trois personnages se démarquent les uns des autres.
L’écriture elle-même est un jeu, celui de la déconstruction du langage.
Ainsi l’intention stylistique est-elle annoncée à l’orée de la pièce, mise en abyme originelle, lorsque l’ensemble des didascalies est présenté comme personnage à part entière, procédé qui témoigne d’une volonté clairement affirmée d’un théâtre de l’écriture. La dimension poétique à l’œuvre transparait par ailleurs à travers l’emploi d’une syntaxe déstructurée et innovante. C’est notamment le cas lors de la description sensible de l’espace vécu.
Le choix de l’anonymat, l’usage des articles défini et indéfini dans les désignations des personnages sont d’autres illustrations de l’intentionnalité métalittéraire à l’œuvre. Celle-ci est également thématique, et procède d’un effet original où chronologie et composition sont confiées aux protagonistes elles-mêmes.
Par-delà l’effet rythmique et esthétique, la langue de Leonor Courtoisie génère des quiproquo et double-sens permanents, induisant la mise en œuvre d’un décryptage de l’implicite nécessaire et troublant pour le lecteur-spectateur, et qui teintent le texte d’étrangeté. Très singulière, l’écriture n’en demeure pas moins simple, encore et toujours à hauteur d’enfants. C’est de l’assemblage de l’oralité et de la littérarité qu’émane toute sa beauté. Poétique de la simplicité, maladresse feinte, elle met en valeur la teneur philosophique des vérités enfantines dont elle tire parti pour mettre en évidence des questionnements universels.
Dans cette pièce aux multiples tonalités, le burlesque ne fait pas défaut. Les aventures des protagonistes débordent les contours de leur imagination, et teintent l’environnement traversé d’un surréalisme sensuel et débridé. Les personnages sont en transition de l’enfance vers l’adolescence, de l’adolescence vers l’âge adulte, progression d’autant plus tangible que la multiplicité de leur discours la reflète, que ce soit par sa teneur (légère et grave), ou sa forme (simple et élaborée).