Portrait d’une femme arabe qui regarde la mer

de Davide Carnevali

Traduit de l'italien par Caroline Michel

Écriture

  • Pays d'origine : Italie
  • Titre original : Ritratto di donna araba che guarda il mare
  • Date d'écriture : 2013
  • Date de traduction : 2015

La pièce

  • Genre : drame
  • Nombre d'actes et de scènes : Un seul acte, 10 scènes, un épilogue
  • Décors : La pièce se déroule dans un pays du Maghreb. Plusieurs décors : une route au bord de la mer, la chambre de la jeune femme, le pas de porte d’une boutique dans la vieille ville, un jardin de la ville, une chambre d’hôtel, face à la mer, aux portes de la vieille ville, sur la route.
  • Nombre de personnages :
    • 4 au total
    • 3 homme(s)
    • 1 femme(s)
  • Durée approximative : 1h30
  • Domaine : protégé

Édition

  • Edité par : Actes Sud Papiers
  • Prix : 12.00 €
  • ISBN : 978-2-330-06036-7
  • Année de parution : 2016
  • 48 pages

Résumé

L’histoire se déroule dans un pays arabe, au Maghreb sans doute. Un homme européen séjourne dans le pays pour son travail. Une jeune femme arabe, non mariée, vit là avec ses deux frères.
L’homme et la femme se rencontrent, puis rapidement vont se revoir et se rapprocher.
Mais elle est arabe et lui européen. Leurs attentes ne sont pas les mêmes. L’homme est libre, et de passage dans le pays. La femme rêve d’un ailleurs. Elle est seule, mais liée à ses frères. On apprend peu à peu que l’homme est là pour affaires. Il est architecte et participe à un projet d’achat de la vieille ville et la construction d’immeubles neufs sur les bords de mer. Il est riche, dans un pays pauvre. Les hommes du pays commencent à l’observer, à le craindre, à parler de lui, le jalouser.
L’homme se détache peu à peu de la femme par lassitude, mais aussi par peur du fait de leurs différences culturelles, et des conséquences qu’elles pourraient entraîner.
Et de fait, très éprouvée par la trahison de l’homme, la femme élabore une vengeance. Elle parle à son frère aîné prétextant qu’un homme européen l’aime et veut l’arracher à sa famille et à son pays. Le frère comprend de quel homme il s’agit : l’européen dont tout le monde parle en ville. Il décide d’aller l’attendre la nuit, dans la vieille ville, lui parler, l’intimider, lui faire peur. Mais la rencontre tourne autrement que prévu et se transforme en drame: pensant être en véritable danger, l’homme tire sur le frère, qui tombe mort.

Regard du traducteur

Nous sommes ici dans un registre tragique qui évolue par petites touches successives pour se confirmer brutalement à la fin de la pièce. Il s’agit ici de tension, comme la corde tendue d’un arc qui finit par céder et laisser partir la flèche et son coup meurtrier. Toute la pièce advient dans cette tension, cet espace intermédiaire, entre vie et mort, entre désir et accomplissement du désir, jusqu’à sa défaite. Tension qui s’opère à différents niveaux: celle de l’attraction entre un homme et une femme, que tout semble opposer, et qui pour cela ne cessent de s’attirer, de se perdre, de se retrouver, comme un jeu de cache-cache; celle du mensonge, qui anime tous les personnages, du début à la fin, où le réel ne peut jamais être confirmé tout à fait, toujours soumis à la suspension du doute ; celle de l’incompréhension entre les différents protagonistes que les langues, les cultures, les milieux sociaux divergents, finissent par éloigner tout à fait.

Il y a par ailleurs ici une atmosphère lourde et sombre, où la nature même participe à la tragédie. Le soleil tombe, chaque soir, recouvrant toute la ville comme un suaire. Nous sommes bel et bien dans un monde en extinction, celui des vieilles traditions, symbolisé ici par la vieille ville, cœur battant de la rencontre amoureuse, mais aussi des regards des habitants qui s’y posent comme des fantômes, ou des rapaces, prêts à s’emparer de la moindre tentative de bonheur, mais aussi de nouveauté. Car l’Homme européen, par opposition, incarne le nouveau monde. Cet étranger qui fascine tout en dérangeant, l’Occident qu’on convoite, qui fait miroiter des richesses, des possibles, mais qui à la fois oblige à sacrifier traditions et repères anciens.

Davide Carnevali, ici encore, pose un regard d’une grande finesse et d’une grande lucidité sur la notion de l’Autre, de la différence, qui lui est chère. Il nous invite à regarder cette altérité avec tout ce qu’elle comprend de séduisant et de grinçant, à parcourir les chemins de rêve et de désillusion qu’elle opère en chacun de nous. Que l’on soit d’un côté ou de l’autre du monde. Il n’y en a pas un meilleur et là n’est pas la question. Mais lorsque les deux côtés se rencontrent, cela impose des frictions, des remises en questions, des jeux de pouvoir, des incompréhensions majeures. C’est sur cette frontière fragile entre attirance de la différence et rejet de celle-ci, que l’on oscille ici.
Si cela était déjà frappant dans les autres textes de l’auteur, ici, c’est la question de l’amour, ou plutôt du désir entre un homme et une femme qui est au centre du propos, et qui donne de l’épaisseur, de la chair, de l’émotion au texte. Même si les sentiments sont empreints d’une pudeur et d’une froideur extrême : la femme du fait de sa tradition, l’homme par sa conception presque marchande, périssable, de l’amour. Mais la discorde, qui dans Sweet Home Europa était fondée spécifiquement sur des rapports de pouvoir d’ordre politique, est ici une discorde d’un autre plan, plus intime, où les non dits règnent en maître, comme la question du tabou sexuel, présent en filigrane tout au long du texte.
Il s’agit ici d’une figure de femme en mutation ; femme qui malgré une certaine culture et une certaine émancipation, est encore le jouet de la manipulation des hommes, encore soumise au mensonge pour garder la face, encore assujettie à la notion de vengeance pour conserver un semblant de dignité. Il s’agit bien d’un portrait de femme, comme l’indique le titre de la pièce, qui regarde depuis son pays la rive d’en face, symbole de libération possible. Mais entre ces deux rives, il y a une mer à traverser, une mer dans laquelle le risque de se noyer en route n’est pas exclu voire presque déterminé d’avance.
Constat noir, comme la teinte principale de cette œuvre aux accents koltésiens, que l’épure et la poésie de la langue rendent inquiétante, austère et dangereuse, mais aussi cynique et brutale, comme la mort et l’indifférence sur lesquelles la pièce se referme.

Ce qui en qualité de traductrice m’a touché dans cette pièce, outre le sujet, c’est la façon dont l’auteur s’en empare, avec cette tonalité mystérieuse qui lui est propre où l’allusion, l’ambigüité et le double sens l’emportent toujours. Pour ce faire, Davide opte pour un langage ouvertement poétique, presque codé parfois, comme s’il cherchait là à traduire, à inventer une langue de l’ailleurs. Une langue frontière qui puisse rassembler trois cultures, trois codes culturels: ceux de l’Orient, ceux de l’Europe, et ceux du théâtre (ou plus précisément de l’œuvre artistique, comme le titre éminemment pictural le suggère). La question de la langue, omniprésente, y est en effet constamment posée, élaborée, et avec elle celle de la traduction, de ses forces et de ses limites : car tous les personnages luttent et jouent avec l’arme de leur langue, de leur dialecte, pour tour à tour approcher l’autre et s’en éloigner.

Je vois là une invitation tacite de l’auteur au traducteur : celle d’aller creuser encore un peu, par le biais de la traduction, cette mise en abîme de la langue dans la langue, d’apporter une pierre supplémentaire à l’édifice du jeu de dupes dans lequel Davide Carnevali aime tant nous égarer, pour notre plus grand plaisir.