Midnight Movie

de Eve Leigh

Traduit de l'anglais par Pomme Ferron et Blandine Pélissier

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Royaume-Uni
  • Titre original : Midnight Movie
  • Date d'écriture : 2019
  • Date de traduction : 2025

La pièce

  • Genre : comédie horrifique
  • Nombre d'actes et de scènes : entre 20 et 30 fragments/changements d’onglets + 12 mails
  • Décors : une chambre la nuit/devant et dans un écran d’ordinateur
  • Nombre de personnages :
    • 1 au total
    • 1 femme(s)
  • Durée approximative : 90 mn
  • Domaine : protégé : Jessica Stewart, Independent Talent Group

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Et si, au lieu d’être les antagonistes psychopathes et autres tueurs défigurés des films d’horreur, les personnes handicapées (les Freaks) en étaient les protagonistes ? Et si on se concentrait sur leurs peurs à elles, et sur ce qui les empêche de dormir ?

Ça se passe une nuit d’insomnie. Alors qu’elle doit se lever le lendemain pour travailler, une femme n’arrive pas à dormir à cause d’une migraine, qui est un des symptômes dont elle est sujette du fait de sa neuroatypie ; laquelle comprend aussi la difficulté à supporter les foules et « une vision en 2D » qui fait qu'elle est « neurologiquement incapable de voir la différence entre la “vie réelle” et un écran ». Alors elle surfe sur Internet, tandis que sa·son compagne·on dort. Son corps numérique va et vient, d’onglet en onglet, là où son corps physique, handicapé, ne peut pas se rendre. Avec la fatigue accumulée et l’angoisse d’une fois encore ne pas assez dormir, la réalité et les images, « l’information de la fonte du permafrost », les vidéos plus ou moins intrusives, les nouvelles « du bébé de [s]on amie », les conversations en ligne - si tant est qu’elles ne soient pas réelles elles aussi -, tout se confond. On se croirait dans un midnight movie, un de ces films de série B diffusés à une heure tardive, un peu foutraques, où tout est permis, sauf la fin hollywoodienne. Et où on finit par voir apparaître des fantômes...

Regard du traducteur

Lorsque nous nous sommes rencontrées lors d’un module de traduction à l'ENSATT en 2023, nous avons tout de suite parlé de Midnight Movie comme d’un texte qui serait l’occasion pour nous de continuer à co-traduire. Cette pièce d’Eve Leigh, créée en 2019 au Royal Court Theatre, jouée depuis notamment en Allemagne et en Grèce, nous a interpellées tant pour tous les motifs qu’elle noue que pour sa dramaturgie et ses possibilités de mise en scène en dehors des normes habituelles.

C’est d’abord une pièce qui est traversée par la question du handicap, des handicaps, visibles ou invisibles, sans être pour autant une pièce à thème qui en ferait son seul sujet. Au lieu de ça, elle construit une fiction autour d’un corps handicapé qui ne se trouve pas de place dans un monde physique peu accommodant, et pour lequel Internet devient un vaste océan (l’image de l’eau y est d’ailleurs récurrente : eau de la noyade mais aussi eau de la renaissance) de corps alternatifs, de « corps numériques ». Ce faisant, la pièce traite donc aussi du numérique, de l’addiction qui peut en découler, de sa réalité physique à travers les data centers, du capitalisme, de la solitude, du désir, de pop culture et de contre-culture, de fantômes…

La pièce est un monologue, même si la distribution laisse la place notamment à la présence d’interprètes en LSF, et que l’autrice précise qu’elle est « jouée par bien trop de personnes ». C’est sans doute une version fictionnée d’Eve Leigh, qui surfe la nuit sur Internet. La pièce est construite en « onglets », entre lesquels elle passe, fait des allers-retours. Parfois une notification déclenche un souvenir dans lequel elle embarque la narration, d’autres fois elle prend de la distance de l’écran ou est rappelée à la situation réelle par le corps qui dort à côté... Plus encore que de parler d’Internet, la pièce adopte une dramaturgie qui ressemble à Internet, où tout passe très vite d’une chose à une autre, où le vrai devient difficile à démêler du faux, où tout est sur le même plan. 

Son phrasé lui-même suit ce rythme un peu « erratique », haché, parfois interrompu. Quelquefois elle se contredit, d'autres fois elle mélange les registres de langues, passe d'un élan très poétique à une langue très quotidienne, voire triviale. Ceci étant dû au fait qu'on la suive en temps réel (alors même que le public doit pouvoir à tout moment « savoir l’heure qu’il est dans la nuit »), qu’elle commente en direct sa navigation, son errance, sa douleur, s’adressant avec une grande familiarité au public... et soudain l’emmène avec elle pour plonger dans l’image, puis dans l’image dans l’image. Soudain on ne la regarde plus elle, mais on regarde une déesse au bord d’un fleuve, le dieu de la force, un vampire à Berlin, ou des gens dans un drive-in qui regardent eux-mêmes un homme qui entre dans sa baignoire…

Elle nous raconte ainsi, au fil de sa propre histoire, des tas d’autres histoires plus ou moins « effrayantes », plus ou moins « tordues ». Des tas d’histoires qui auraient leur place dans un midnight movie. À moins que ce ne soit cette nuit interminable qui soit un midnight movie... À moins que ce ne soit la vie entière, sa vie à elle, vue en 2D, où « la musique n’arrive pas quand elle devrait », où il n’y aura pas de « fin hollywoodienne »…

C’est en fin de compte un texte qui imbrique, qui lie des thématiques essentielles, actuelles, qui nous concernent collectivement, tout en adressant la singularité des parcours handicapés. Et en même temps en déplaçant le focus habituel et en inversant les positions : alors qu’on a l’habitude dans nombre d’objets culturels d’être en empathie avec des héros valides et de voir des personnes handicapées monstrueuses, menteuses, voire menaçantes, ici c’est la société construite par les personnes valides qui devient une menace, un cauchemar, et c’est la fatigue et l’angoisse d’une protagoniste handicapée qu’on éprouve.

C’est là que le dispositif qu'elle propose, et qui a été mis en œuvre lors de sa création à Londres, nous paraît important à ramener dans notre paysage théâtral : des e-mail envoyés le temps des représentations aux personnes en incapacité de se rendre au théâtre pour diverses raisons (poussant jusqu’au bout cette dramaturgie en forme d'Internet, donnant à la pièce son propre « corps numérique »), une intégration au texte même de la traduction en langue des signes, de l’audio-description, du sous-titrage... Par son fond et par sa forme, ce texte pose ainsi intrinsèquement la question de l’accessibilité, de l’inclusivité, et de comment faire de la place dans nos espaces normés pour des corps encore aujourd’hui trop à la marge.