Le Lait & La Faute

de Sina Ahlers

Traduit de l'allemand par Ruth Orthmann

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Allemagne
  • Titre original : Milch & Schuld
  • Date d'écriture : 2024
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : difficile à définir : des parties de comédie, d’autres moins
  • Nombre d'actes et de scènes : 3 Parties, 30 scènes
  • Décors : un quai de gare
  • Nombre de personnages :
    • 5 au total
    • 5 femme(s)
    • l’autrice indique qu’il faut au moins deux comédiennes
  • Durée approximative : 90 mn
  • Création :
    • Période : 6 décembre 2024
    • Lieu : Staatstheater Kassel
  • Domaine : protégé, éditeur ayant droit : Felix Bloch Erben

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Le Lait & La faute a pour sujet central la maternité et plus particulièrement la problématique des mères porteuses.

Le texte est structuré en trois parties.

Au début de la pièce, on découvre Zartie (qu’on pourrait traduire par « Douce »), sur le banc d’un quai de gare où elle noue une conversation avec un pigeon femelle. 

La pigeonne devine immédiatement que Zartie est enceinte et la met en garde contre les conséquences potentiellement néfastes de l’absorption d’un reste de sandwich au saumon, trouvé par terre. 

Zartie explique que le bébé est son « business », elle est mère porteuse. Elle dit ne pas vraiment avoir eu d’autre choix, ayant vite compris qu’elle n’était pas faite pour un travail intellectuel. Mais elle se rend bien compte que cette grossesse ne se laisse pas réduire à une interaction marchande, l’enfant est attaché à son corps et réciproquement. Et son corps est affecté par la grossesse : entre les nausées, les insomnies et la peau tendue, elle ne s’en sort pas indemne, tout en affirmant aimer ça. 

Cependant, lors de son dernier examen de suivi, Zartie a vu que la gynécologue avait l’air préoccupée. Inquiète, elle n’ose pas ouvrir la lettre qu’elle vient de recevoir et qui contient les résultats de l’examen. 

En parlant avec la pigeonne, elle révèle que le contrat qui la lie aux futurs parents comprend une clause leur permettant de se désister du contrat, c’est-à-dire de lui laisser l’enfant si celui-ci n’est pas « normal ». Et effectivement, elle découvre que le bébé à naître est handicapé. Elle se demande si elle en est responsable, coupable, par des actions (comme le fait d’avoir dormi dans une mauvaise position) ou des omissions (ne pas s’être nourrie de façon suffisamment saine par exemple). Se pose alors la question d’un avortement. Le sandwich au saumon semble une solution toute trouvée pour laisser le destin s’accomplir. 

La pigeonne, endossant le rôle d’une bonne conseillère, explique à Zartie qu’avant tout, il faut qu’elle parle aux parents d’intention.

La troisième et dernière partie se concentre sur la rencontre entre Zartie et la future mère, Holly. Est évoqué d’abord leur premier contact, par téléphone : Holly et son mari désirant depuis toujours avoir quatre enfants, ils ont bâti une maison pour une grande famille. Dans un premier temps, Zartie n’avait pas réagi, pensant en son for intérieur que quand on a les moyens, on pourrait trouver des enfants qui ont besoin d’une famille d’accueil. Puis elle avait compris qu’il s’agit de reproduction, de la problématique « avoir des enfants de son propre sang ». 

Zartie a donc accepté le « business », mais elle doit maintenant informer Holly du handicap de l’enfant à naître. Holly, qui était inquiète que Zartie lui ait demandé un rendez-vous, est soulagée d’apprendre que l’enfant est encore en vie, elle accepte sans réserve l’idée d’accueillir un bébé handicapé. Elle finit par raconter à Zartie sa propre grossesse qui s’est conclue par une fausse couche tardive et particulièrement éprouvante. Elle avoue avoir eu peur que Zartie décide de garder l’enfant pour elle et se dit qu’avec un handicap, ce risque est moindre. Le sous-entendu heurte vivement Zartie et la pousse à s’interroger sur la suite qu’elle souhaite donner à cette GPA.

Malgré tout ce qui les sépare, les deux femmes se retrouvent finalement profondément solidaires, mais la fin de la pièce reste ouverte, sans qu’on sache exactement chez qui vivra l’enfant tant désiré.

Parallèlement à cette action principale se déroulent pendant les deux premières parties des dialogues entre l’Une et l’Autre, qui ne représentent pas toujours les mêmes personnes au fil de la pièce. Il s’agit plutôt d’échanges sous forme de chat sur un forum internet, « Les vraies mères ». Elles parlent de la maternité de façon décomplexée ; les échanges d’expériences reviennent à se demander : « Et si tu avais su ce qui t’attendait, est-ce que tu aurais fait un enfant ? ». Ces mères nouent des relations entre elles, s’investissant un peu moins auprès de leurs enfants, tout en culpabilisant de le faire : « Une mère est coupable par réflexe. »
Il y a également des témoignages de mères porteuses, poignants lorsqu’elles évoquent la rupture totale de communication avec les parents d’intention après l’accouchement – l’une d’entre elles n’a jamais vu l’enfant qu’elle a mis au monde.

Regard du traducteur

Le sujet de la pièce est extrêmement original et touche à une question taboue : tout comme en France, avoir recours à une mère porteuse n’est pas légal en Allemagne. C’est pourtant une réalité clandestine, les couples se tournant vers des femmes recrutées à l’étranger. L’autrice questionne ce genre de transaction, emblématique d’un certain type de rapport à l’autre. Elle pose d’emblée la problématique de l’exploitation du corps féminin avec toutes ses implications sociales et intimes. 

Les différentes questions – notamment la présence d’un contrat stipulant que les parents d’intention peuvent se désister si l’enfant est porteur d’un handicap, l’évolution de la grossesse, le ressenti de la mère porteuse par rapport à l’enfant dans son ventre – sont abordées à la fois dans les dialogues des personnages principaux et dans les échanges « chat » de femmes qui témoignent anonymement, l’Une et l’Autre. 

Ces deux niveaux se complètent, sous forme de contre-points souvent très amusants.

Mais la pièce va plus loin et à partir de la thématique autour de la GPA, c’est toute la problématique de la maternité qui est évoquée. Qu’est-ce qui fait d’une femme une mère ? Quelle est la pression sociale qui pousse une femme à devenir mère ? Quel est son désir réel ? Quel rôle joue alors la sexualité ? Comment concilier le désir pour le partenaire avec le désir d’enfant quand celui-ci se fait attendre ? Dans quel rôle se retrouve la femme ensuite, concentrée sur son nouveau-né, puis se dévouant à l’éducation de son enfant ? Dans cette solitude, quel rôle peuvent jouer les différents forums de discussion ? Est-ce qu’une solidarité entre femmes est possible et à quoi peut-elle conduire ? 

Malgré les enjeux sociétaux et intimes importants, toutes ces questions sont traitées avec beaucoup d’humour. La présence d’un personnage animal – la pigeonne – contribue à éloigner complètement la pièce d’un quotidien réaliste. Le volatile est insaisissable, passant d’un véritable oiseau avec des ailes à ce qui serait plutôt l’incarnation d’un agent d’entretien de la gare, voire d’une SDF. L’animal à une patte – avec une déficience, donc – peut aussi d’une certaine manière représenter l’enfant à naître, dont le handicap n’est jamais explicité.

Au fil de leurs dialogues réjouissants de drôlerie, la bête perce à jour les contradictions du personnage de la mère porteuse, tendant à être plus clairvoyante que celle-ci. La pièce pourrait ainsi ressembler à une fable, mais l’univers créé par Sina Ahlers est bien plus loufoque que cela.

L’autrice développe en outre une vraie qualité d’écriture : Le texte se présente découpé en vers libres, introduisant d’emblée une poésie dans la description d’un hall de gare ordinaire.