Le fils, la mère et le père sont assis à la table et se taisent longuement

de Ivor Martinić

Traduit du croate par Karine Samardžija

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Croatie
  • Titre original : Sin, majka i otac sjede za stolom i dugo šute
  • Date d'écriture : 2025
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : Dystopie familiale
  • Nombre d'actes et de scènes : 10 scènes
  • Décors : Une cuisine, une table et possiblement tous les éléments de cuisine.
  • Nombre de personnages :
    • 4 au total
    • 2 homme(s)
    • 2 femme(s)
  • Durée approximative : 90 mn
  • Domaine : protégé

Édition

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Résumé

Dans un monde en crise – écologique, économique, politique –, l’État anticipe et prépare les citoyens à la pire des catastrophes en faisant parvenir à chacun d’entre eux un formulaire, sorte de protocole de survie qui implique des choix. L’une des questions vient semer le chaos au sein d’une famille : « Si vous ne pouviez sauver qu’un seul enfant, lequel choisiriez-vous ? »

Le choix a été fait, et c’est ce choix que décident de révéler le père et la mère à leur fils aîné, revenu les voir alors qu’il vit à l’étranger. Des trois enfants, c’est le petit dernier, alcoolique notoire vivant aux crochets de son entourage, que les parents ont décidé de sauver, au détriment des deux aînés, le fils et la fille, qui n’ont pourtant jamais cessé de les soutenir, sans rien attendre en retour. 

À mesure que la tension monte, la catastrophe hypothétique semble plus que jamais devenir réalité. Où est l’enfant chéri, celui que l’on a choisi, quand dehors les éléments commencent à se déchaîner ? 

Regard du traducteur

Ivor Martinić, figure incontournable des écritures contemporaines croates, parvient une fois encore à se saisir avec brio du quotidien pour en faire un lieu de tragédie. Avec cette comédie noire, il pousse le curseur jusqu’à l’absurde, en confrontant une famille ordinaire à une annonce extraordinaire, dont la question essentielle (« lequel de vos enfants choisiriez-vous ? ») résume l’impasse morale. 

Le dispositif est aussi simple que cruel : les personnages évoluent autour d’une table, dans l’espace clos d’une cuisine. Le drame est tapi entre le lave-vaisselle, la machine à laver, les casseroles.

La pièce s’articule en dix mouvements dialogués – toujours à flux tendu –, dix scènes traversées par une montée progressive du conflit. C’est sur cette construction en tension, à la fois circulaire et resserrée, que repose la structure. Si à première vue la forme épouse celle du huis clos familial, l’auteur, avec une grande maîtrise, en déjoue les codes par effets de renversement. 

La cuisine, pièce centrale du foyer, concentre la tension créée par l’action dramatique, de sorte que cet espace devient le lieu d’une double collision, entre l’ordinaire et l’extraordinaire, mais aussi entre l’intime et le politique. Comme chez Harold Pinter, l’extérieur n’existe plus, ou seulement sous forme de menaces abstraites – catastrophes naturelles, pandémies, guerre nucléaire imminente. 

Sur le plan de la distribution des personnages, la structure semble au départ symétrique (deux parents, trois enfants), mais, très vite, l’équilibre se dérègle. Le cadet est le seul qui n’apparaît jamais, il reste hors champ. Mais paradoxalement, son absence devient alors une présence écrasante. C’est lui qui est placé au centre, lui encore qui déchaîne les tempêtes. Il est à la fois le prétexte, l’excuse et le symptôme. 

Aucun de ces personnages n’est héroïque, ils n’ont aucune grandeur, ils sont tous faillibles. L’amour qu’ils se portent les uns les autres n’est rien d’autre qu’une forme de tyrannie. Le fils raté devient l’objet de toutes les attentions car, grâce à ses échecs, ses parents se sentent enfin exister. Les deux aînés, eux, tentent de vivre dans l’ombre de ce frère idolâtré et de faire valoir leur place, leur douleur, leur si grand mérite. Parce que si le monde venait à s’écrouler, qui mériterait d’être sauvé ? Et, au fond, à quoi tient l’amour que l’on reçoit ? À la réussite, à la gratitude ou… à nos échecs ? 

Dans ce texte dramatique, dont le titre est l’unique didascalie, on parle beaucoup. Trop peut-être. Mais chaque mot pèse. Et c’est en cela que réside toute la force de cette pièce, dans cet art du sous-texte : le dialogue constant dit sans dire. Il agit comme une lame qui tranche dans le vif. 

La parole est crue, presque clinique, l’écriture chirurgicale. Et à travers des anecdotes, des petites phrases assassines, le mythe de la famille protectrice se fissure lentement, laissant entrevoir un nouvel éclairage : un nœud de dépendances, de frustrations, de compromis douloureux. 

Car dans cette comédie noire, doucement dystopique, la catastrophe n’est pas seulement celle du monde, c’est surtout celle d’un lien qui ne tient plus.