Écriture

  • Pays d'origine : Roumanie
  • Titre original : Uitasem
  • Date d'écriture : 2018
  • Date de traduction : 2020

La pièce

  • Nombre de personnages :
    • 1 au total
    • 1 homme(s)
    • 1 ou 2 personnages
  • Durée approximative : 60 mn
  • Domaine : protégé

Édition

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Résumé

Marius, jeune homme qui pourrait avoir entre vingt et trente ans, nous raconte son histoire, à commencer par son enfance très spéciale et non moins traumatisante : sa mère a toujours cru qu’il était Jésus-Christ.

Encore enfant, Marius devient une vedette nationale et l’objet d’un culte vicieux, depuis le garage misérable dans lequel il vit. Avec la bénédiction du pope du quartier, des gens viennent voir ce nouveau Jésus, lui parler, le prier ; ils lui laissent de l’argent ; entre les lignes, on comprend aussi que l’un d’entre eux entretient une liaison pédophilique avec lui. Au cœur de ce mensonge auquel il ne croit pas, le petit Marius, lui, voudrait mourir ; quand on ne le prend pas pour Jésus, il passe pour un débile mental : il s’exprime très difficilement, ne sait que répéter le Notre Père comme sa mère le lui a inculqué.

Il raconte ensuite comment il a été emmené par des journalistes dans un centre pour enfants victimes de mauvais traitements : c’est là qu’il passe la fin de son enfance et son adolescence, dans l’indifférence générale, ou peu s’en faut. Il en arrive à oublier sa mère et ses premiers traumatismes. À l’aide d’une jeune psychologue, il apprend à parler.

La seconde moitié de la pièce commence quand, à dix-huit ans, Marius fuit la misère roumaine et immigre en Allemagne, à Cologne. Il trouve refuge parmi d’autres immigrés (Moldaves, Africains) et décrit les divers commerces illégaux dont il vit (sacs à main de luxe, drogues, prostitution). Un jour, il rencontre la compagne de l’un de ses clients, Elena, une jeune prostituée roumaine qui vit en fauteuil roulant, après un douteux « accident de travail ». Peu à peu, avec l’aide de Marius (auquel différentes personnes continuent de prêter des « pouvoirs »), Elena réapprend à marcher. Ce miracle fait d’elle une célébrité dans toute l’Allemagne ; à son tour, Marius est invité à raconter son enfance sur les plateaux de télévision.

Le jour où Elena, guérie, le quitte pour un autre homme et pour une autre vie, Marius retombe dans l’aphonie de ses premières années.

Ramené en Roumanie par un Anglais qui travaille dans l’humanitaire, il doit encore une fois raconter son histoire, cette fois par écrit et en dessinant, et son texte fait l’objet d’une adaptation théâtrale – qui lui « plaît ».

La pièce s’achève sur un rêve fait par Marius : sa mère, esseulée dans sa misère, en train de pleurer devant des images incompréhensibles de Marius à la télévision allemande.

Regard du traducteur

Monologue d’une densité exceptionnelle, J’avais oublié est inspiré d’une histoire vraie – celle d’un garçon de la ville de Galaţi auquel sa mère a fait croire, jusqu’à ses douze ans, qu’il était la réincarnation de Jésus, et qui est pour cela devenu, brièvement, une célébrité nationale. À travers cette trame, l’auteur nous confronte à notre besoin de reconnaissance comme au pouvoir des projections des autres sur nos vies.

Il s’y révèle une voix particulièrement subtile et attachante : celle d’un jeune homme aux allures placides, condamné à revivre et à ressasser à chaque temps de sa vie les traumatismes originels.

Tel est l’enjeu principal de la pièce, entre mémoire affective et accès à la maturité : l’oubli, le déni, toutes les souffrances que nous nous efforçons en vain d’enterrer en nous, en silence ; ou comment chacun d’entre nous cherche à tourner le dos aux douleurs passées comme à leurs témoins, à l’instar de Petre, le meilleur ami de Marius (avec qui il s’est prostitué), ou bien de la belle Elena (ancienne prostituée elle aussi), qui coupent les ponts, du jour au lendemain, abandonnant Marius à son désarroi et à son mutisme, dans une solitude exponentielle.

S’il n’est pas Jésus-Christ (comme sa mère le croit), Marius est un martyr, prisonnier des traumatismes enfouis dans son corps (lui à qui l’on prête des « pouvoirs » et une aura mystique, il est en réalité le grand manipulé, jusque dans sa vie intime et sexuelle) et dans sa tête (lui qui a tant de mal à parler, il est contraint – pour gagner sa place dans la société – de raconter encore et encore son histoire : aux journalistes, aux psychologues, à ses amis, et enfin au public présent dans la salle, qui, notamment lors des récits de scènes traumatiques, assiste aux affres d’une parole brimée, étouffée ou obstruée).

Au gré des épreuves qu’il traverse, le brave et non moins sympathique Marius devient une figure de la résilience, capable de ressentir du plaisir, voire de l’amour, jusque dans les situations les plus glauques.

Déroulant le fil à peu près linéaire d’une vie de malheurs indicibles, Gabriel Sandu donne à entendre une âme blessée, qui semble parfois enfantine (une sorte d’enfant sauvage), mais qui s’avère aussi capable d’une lucidité supérieure, et, surtout, qui ne verse jamais dans le misérabilisme, dans l’élégiaque ni dans le pathétique : la voix toujours fraîche et dynamique d’une nature sensible et généreuse, s’efforçant tant bien que mal de vaincre sa douloureuse tendance à l’autocensure, effet destructeur des tabous sociaux et de l’éducation d’une mère manichéenne et psychotique.

En creux, se dessine un sombre tableau de la Roumanie contemporaine, où le poids de la religion ne masque plus la pédophilie qui en profite, pas plus que le mirage européen ne cache les destinées misérables qu’il fait naître. Un monde cynique où rien ne se vend aussi bien que la souffrance humaine (les médias s’en goinfrent), et où vivre, c’est se mettre au service des psychopathes qui ont, d’une manière ou d’une autre, le pouvoir.

Personne (ou presque) ne prend Marius au sérieux ; écrasé par le délire christique de sa mère, l’enfant en est une seconde fois la victime, quand il doit subir le regard des autres – tour à tour moqueur et cruel, manipulateur et pervers – sur lui et sur son étrange aura mystique.

Comme dans d’autres textes de Gabriel Sandu, le propos se dédouble : d’une part, une vie vécue, et d’autre part, les multiples récits de cette vie, leur circulation, leur manipulation et leur prolifération, sur les plans psychologique, relationnel, médiatique et artistique.

L’histoire dramatique de Marius fait l’objet d’une mise en abîme vertigineuse, selon qu’elle est perçue ou « utilisée » par Marius lui-même, par ses proches, par des inconnus, par des journalistes, enfin par une troupe de théâtre, mise en abîme de la pièce elle-même, le spectateur se retrouvant alors placé dans la position très inconfortable du public voyeuriste et sadique auquel Marius vend son histoire sordide.

On évolue ainsi dans un monde de miroirs déformants et de reflets monstrueux, d’images souvent fausses et illusoires, attisées par la promiscuité ambiante.

Difficile, exigeante, éprouvante, la parole, une parole honnête et authentique, reste la seule échappatoire ; Marius en sera la preuve. Les rares éclaircies dans sa destinée lui viennent tour à tour d’une journaliste (qui l’arrache à sa mère), d’une psychologue (qui lui réapprend le langage) et d’une troupe de théâtre (qui l’aide à sublimer son histoire dans l’écriture et la représentation).

Reste la souffrance irrémédiable de la mère devant cet étranger (apaisé ? libéré ?) qu’est devenu son fils : c’est sur cette image que s’achève la pièce.

Dans une note préliminaire, l’auteur indique que l’histoire de Marius est « absolument réelle » : son récit est le fruit de plusieurs années de psychothérapie. C’est là, selon Gabriel Sandu, la seule chose à garder impérativement à l’esprit pour mettre en scène ce texte, pour faire entendre cette partition qui, par ailleurs, offre une grande liberté d’adaptation : avec un ou plusieurs comédiens, « dans une église évangélique, comme une confession quant à ce que signifie une psychose orthodoxe », ou dehors, à l’air libre, comme à la foire, ou bien sur un plateau de télévision, ou encore sur le canapé d’un psychologue, etc.

En outre, J’avais oublié est riche de nombreux jeux graphiques (variation des polices, mise en page expressive, insertion de dessins) relevant d’une démarche double, psychanalytique et artistique, « brute » ; en cela, le texte est aussi fait pour être vu.