Anna Szajbel, qui déteste la faune, le féminisme et surtout les militants écologistes, est à la tête de la compagnie pétrolière nationale qui projette de nouveaux forages de pétrole. Sa vie professionnelle est un vrai conte de fées, contrairement à sa vie privée où elle doit s’occuper de son mari en fauteuil roulant.
Un jour, tandis qu’elle se réveille, elle crache des cendres. Ce n’est qu’un des nombreux bouleversements de sa vie impeccablement planifiée et structurée. Car ce jour-là, Anna découvre que son mari n’est pas du tout handicapé : il simule un handicap pour éviter d’avoir des relations sexuelles avec elle. Bartek a jusqu’à présent caché à sa femme qu’il est accro à la pornographie et qu’il se masturbe sous les yeux de son actrice porno préférée, Pamela Fellatio.
Dans un acte de frénésie, Anna massacre Bartek, ce dont Pamela elle-même ne peut s’empêcher de s’émerveiller. La star du porno sort de l’écran pour rendre hommage à Anna et lui révéler une vérité extraordinaire : elle n’est dans l’industrie pornographique que « pour abrutir les hommes, les éloigner de la politique, l’économie et la culture, car avec chaque éjaculation de sperme sur leur écran, ils appauvrissent leurs ressources en énergie vitale, et grâce à cela, il ne leur restera plus de quoi inventer de nouveaux modes d’oppression, et les femmes prendront le contrôle du monde ». Pamela promet de montrer à Anna une vie parallèle où elle pourra enfin être heureuse et découvrir par elle-même ce qui compte vraiment. Elle n’a qu’à la suivre, se laisser guider vers ceux qui l’attendent depuis des siècles et la convoquent par ces « perturbations ».
Szajbel répond à l’appel. De toute façon, la vie qu’elle a menée jusqu’à présent est en ruine et son ancienne identité est tombée en morceaux. Dans la forêt, elle se laisse conduire dans la Clairière-au-bois-mort qui est gouvernée par les Terreuses, un groupe de femmes, hérétiques, qui, après avoir quitté leur maison, leur mari et leurs enfants, vivent dans la forêt selon leurs propres règles et forment une sorte de société secrète, occupée à fabriquer des contraceptifs à base de plantes, à se débarrasser des fœtus non désirés, et surtout à vénérer l’Amante-Terre, car toutes sont écosexuelles.
Le chemin vers les Terreuses passe par la découverte de leur histoire insolite, qui commence lorsque Pamela Fellatio (Kungunde dans la réalité alternative) trouve une étrange jeune fille recouverte de fourrure, Hélène Spalt (la future grand-mère d’Anna), dans la ville de Nessau frappée par la peste. En quête d’un refuge, Kunegunde et Hélène tombent sur un… monastère.
La pièce de théâtre Heksy d’Agnieszka Szpila a été mise en scène le 21 mars 2025 par le Théâtre Polski Underground au Centre d’Arts Performatifs de l’Institut Grotowski à Wrocław. Si le texte et la dramaturgie se fondent sur le roman éponyme (paru en Pologne en 2021 et en 2024 en français aux éditions Notabilia / Noir sur blanc sous le titre Hexes), il ne s’agit pas d’une adaptation théâtrale du roman à proprement parler, mais d’un texte différent, résultat d’un travail créatif avec la metteuse en scène et des improvisations avec les actrices et acteurs. Le propos de l’autrice a ainsi évolué entre la publication du roman et la première de la pièce.
À sa sortie, le roman-coup de poing Hexes a fait grand bruit en Pologne. Salué par la critique, qualifié de « torpille » par l’autrice Prix Nobel Olga Tokarzczuk, Hexes incarne la révolte furieuse de celles et ceux qui souhaitent mettre fin au patriarcat sous toutes ses formes. Szpila est une personnalité connue dans la société polonaise en tant qu’activiste, elle lutte notamment pour les droits des personnes porteuses de handicap.
La production de la pièce de théâtre a elle aussi été un événement en Pologne. Initialement programmée au Théâtre dramatique à Varsovie, la première du spectacle a été annulée après qu’ont été mises à jour les pratiques abusives de la metteuse en scène et directrice du théâtre, dans une tribune signée par Agnieszka Szpila. S’en est suivie une enquête sur les pratiques de mobbying et les rapports de force au sein de l’équipe du théâtre, alors même que la nomination de la nouvelle directrice avait été accueillie comme la fin symbolique d’une direction patriarcale et l’avènement d’une direction féministe à la tête du théâtre. Cet épisode illustre l’une des questions centrales du propos qu’Agnieszka Szpila développe dans son texte, à savoir que la lutte contre le patriarcat n’est pas une lutte contre les hommes mais contre un système de domination et d’exploitation profondément ancré dans les individus, peu importe leur identité sexuelle.