Des couleurs à foison font le roi du tonnerre

de Femi Osofisan

Traduit de l'anglais par Christiane Fioupou

Avec le soutien de la MAV

Écriture

  • Pays d'origine : Nigeria
  • Titre original : Many Colours Make the Thunder-King
  • Date d'écriture : 1997
  • Date de traduction : 2026

La pièce

  • Genre : Réécriture d’un mythe : conte, fable, tragédie, opéra
  • Nombre d'actes et de scènes : Un prologue. Deux parties : Première partie : 23 scènes ; Deuxième partie : 27 scènes. Une annexe contenant 17 chants yorouba utilisés dans la pièce et leur traduction libre.
  • Décors : Place publique ; palais subaquatique ; palais de Shango, intérieur et extérieur ; forêt et bosquet, chemin de montagne, grotte.
  • Nombre de personnages :
    • 12 au total
    • 7 homme(s)
    • 5 femme(s)
    • Il semble que lors de la première en 1997, une vingtaine d’acteurs jouaient les personnages « humains », mais aussi les Oiseaux et les Fourmis, sans compter les Esprits et les Lutins, les Villageois, les Musiciens et les Danseurs.
  • Durée approximative : 160 mn
  • Création :
    • Période : 26 février 1997
    • Lieu : Guthrie Theater à Minneapolis, Minnesota
  • Domaine : prrotégé © Femi Osofisan, 1999

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Femi Osofisan réécrit ici le mythe de Shango, dieu yorouba de la foudre et du tonnerre, et de ses trois femmes Oya, Oshoun et Oba. En démystifiant la force, la violence et le pouvoir de ce roi légendaire, érigé en dieu par son entourage après son suicide, il le rend ainsi plus humain, vulnérable et nuancé, comme semble le suggérer le titre : Des couleurs à foison font le roi du tonnerre.

Le prologue s’ouvre sur une place publique animée par l’orchestre qui accompagne la danse impressionnante d’un masque qui grandit en tournoyant. Les premiers mots sont les paroles énigmatiques prononcées par Igounnoun, le danseur qui se fait maintenant conteur : « Aucun homme ne devrait épouser une rivière, disent nos aïeux ». Et c’est la question : « Comment un homme peut-il épouser une rivière, une forêt et une montagne ? », qui structure la pièce enchâssée à venir ; elle va prendre corps dès que le guerrier Shango, flanqué de ses deux généraux Gbonka et Timi, fait une entrée foudroyante au milieu des éclairs. 

Dans la première partie, le roi Shango, insatisfait et voulant surpasser la notoriété de son père défunt, décide de défier ses limites et d’épouser la rivière Oya. Assisté d’Alagemo, l’incarnation du caméléon « capable d’infinies mutations », il part courtiser la princesse Oya, qu’il séduit et épouse. Mais plus tard, malgré la jalousie d’Oya qui n’arrive pas à avoir l’enfant tant désiré, Shango part en quête de la forêt Oshoun, qui devient alors co-épouse d’Oya et apporte au royaume fertilité et abondance. Oya s’associe aux généraux en mal de guerres, et à Oshoun, pour empêcher Shango de prendre la montagne Oba comme troisième épouse. Puis, malgré l’aide qu’Oshoun lui a apportée pour qu’elle devienne fertile, Oya ourdit un stratagème contre elle pour faire croire à Shango qu’Oshoun le trompe avec Alagemo. Shango chasse alors Oshoun et ses enfants du palais et fait emmurer Alagemo dans une grotte. La première partie se termine sur le monologue d’Alagemo qui voit dans le bannissement d’Oshoun le début d’une tragédie pour le peuple d’Igbeti qui, en perdant la forêt Oshoun, va perdre sa flore et sa faune et entrer dans un cycle de disette et de désertification. 

Dans la deuxième partie, de plus en plus sombre et violente, Alagemo est délivré de sa prison – grâce aux fourmis qui lui creusent un tunnel – et parvient plus tard à retrouver Oshoun. Au palais, Gbonka et Timi annoncent que le peuple, qui a faim, est en train de se révolter. Écoutant les insinuations d’Oya, Shango accuse ses généraux de tramer un complot contre lui et, par deux fois, leur ordonne de se battre en combat singulier. Gbonka décapite Timi et lance la tête sur les genoux de Shango comme malédiction. Entre temps, la déesse de la fertilité Yèyé Iroko est venue réclamer à Oya l’enfant qu’elle avait juré de lui rendre. Couvert de honte, chassé de son royaume et désespéré, Shango s’enfuit avec Oya à la recherche d’Alagemo et d’Oshoun pour tenter de sauver l’enfant d’Oya. Alagemo se transforme en sosie de cet enfant qui va être sacrifié et prend sa place pour un dernier bain. Oshoun jette alors un morceau de fer dans la baignoire, sans s’enfuir comme prévu, provoquant une explosion, suivie d’éclairs et de coups de tonnerre, le feu se propageant de tous côtés. Devant son palais réduit en cendres et sa ville dévastée, le corps d’Oshoun calciné, Shango se pend à une branche d’arbre. Agrippée au corps sans vie de son mari, Oya se poignarde en chantant son propre chant funèbre. De son sein jaillit une rivière qui atteint la baignoire d’où émerge Alagemo, qui, regardant les cadavres, prend la parole pour saluer le désormais dieu du tonnerre et ses reines, devenues sources de rivières et de fleuves.

Alagemo revêt ensuite le masque d’Igounnoun, le conteur qui avait ouvert la pièce et qui la conclut maintenant : il adresse au public un plaidoyer pour la Terre, l’exhortant à la respecter et à ne pas la spolier, les coups de tonnerre qui accompagnent sa danse faisant alors place aux battements de tambour. 

Regard du traducteur

Bien que Shango, dieu du tonnerre, soit le personnage central, la pièce peut se voir et se comprendre sans avoir connaissance du panthéon yorouba. Osofisan réinterprète et prend ses distances avec le mythe et l’histoire du roi d’Oyo devenu dieu du tonnerre, ainsi qu’avec l’opéra très populaire de Duro Ladipo, Oba Koso [« le roi [Shango] ne s’est pas pendu »], joué en yorouba dès les années 1960, sorte de « théâtre total » reçu avec enthousiasme au Nigeria, à Berlin et à Londres. Femi Osofisan et de nombreux dramaturges nigérians ont d’ailleurs été fortement inspirés par l’énergie de ces troupes itinérantes yorouba connues sous le nom de Yoruba Travelling Theatre.

Des couleurs à foison font le roi du tonnerre est une pièce multiforme qui, à son tour, déploie une impressionnante créativité textuelle et dramaturgique. Elle nous plonge dans l’univers du conte, des proverbes et des énigmes, des fêtes rituelles rythmées par la musique, les chants (en yorouba, adaptés librement en français) et les danses, sans oublier la participation du public, réelle ou feinte. Le personnage central d’Alagemo – l’incarnation du caméléon « venu de chez les ancêtres », qui nous fait passer d’un monde à l’autre comme d’une couleur à l’autre –, véritable transformiste, devrait attirer tout acteur ou metteur en scène prêt à relever ce défi visuel, chorégraphique et musical. On pense à la scène 2 dans le fastueux palais subaquatique de la princesse Oya où Alagemo et Shango rivalisent d’ingéniosité mimétique avec Oya et sa servante dans une compétition de vêtements de plus en plus somptueux et chatoyants ; ou encore aux scènes 6, 7 et 8 dans la forêt, monde poétique du conte et de la magie, lorsqu’Alagemo propose au roi des oiseaux d’embellir les siens « en les faisant de la couleur de leurs rêves » en échange d’un peu de leur voix chantée, afin que la princesse Oshoun retrouve la parole qu’elle a perdue. Cette pièce métaphorique, « multicolore » et lumineuse s’assombrit considérablement au fil des scènes, et le contraste est intéressant tant du point de vue de la traduction que de la mise en scène. Écrite pendant la dictature militaire de Sani Abacha, elle peut être lue comme une mise en cause des pouvoirs despotiques prêts à sacrifier leur peuple pour leur ambition démesurée tout comme leurs ressources naturelles, leur flore et leur faune, thèmes très prégnants dans la littérature nigériane postcoloniale marquée par les ravages du boom pétrolier. Fréquemment montée au Nigeria, cette pièce aux multiples facettes, énergique et innovante, écrite dans une belle langue fluide et variée, pourrait trouver une résonance particulière dans les pays africains voisins.