Écriture

  • Pays d'origine : Portugal
  • Titre original : António e Cleópatra
  • Date d'écriture : 2014
  • Date de traduction : 2015

La pièce

  • Genre : théâtre contemporain
  • Nombre d'actes et de scènes : neuf chants
  • Décors : un calder dans la création originale
  • Nombre de personnages :
    • 2 au total
    • 1 homme(s)
    • 1 femme(s)
  • Durée approximative : 80mn
  • Création :
    • Période : 4 décembre 2014
    • Lieu : Centre Culturel de Belém, Lisbonne
  • Domaine : protégé

Édition

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Résumé

Cet Antoine et Cléopâtre n’est pas la pièce de William Shakespeare. C’est une pièce originale écrite à la mémoire de la tragédie de Shakespeare, et à celle, plus lointaine, du portrait que Plutarque a fait de Marc Antoine dans Vies Parallèles, lui-même héritier de divers écrits et récits de tradition orale. Ce couple mythique est le symbole de la passion déchirée et des rapports sulfureux de l’amour et du pouvoir. En se réappropriant Antoine et Cléopâtre, Tiago Rodrigues s’est affranchi de la dimension monumentale du mythe d’origine pour mettre exclusivement en lumière le thème du duo amoureux. Une fois la distribution pharaonique de Shakespeare réduite à deux personnages et interprètes, toute la pièce s’articule autour de leurs visions réciproques et fusionnelles. Cléopâtre décrit consciencieusement les faits et gestes d’Antoine. Antoine décrit consciencieusement les faits et gestes de Cléopâtre. L’écriture de Tiago Rodrigues fait un focus sur ces deux figures légendaires et approche au plus près leurs corps. L’intrigue de la pièce est esquissée au rythme de leurs mouvements : ils ne sont pas les sujets d’une histoire, mais plutôt l’histoire découle de leurs gestes, de leurs regards et de leurs échanges. Peu à peu, le monde extérieur, la politique, l’ambition, la guerre et le pouvoir envahissent cette interaction. Sans jamais quitter la description fidèle et intime des personnages, Tiago Rodrigues nous invite à voir le monde à travers leurs yeux.

Regard du traducteur

«  Il cherche à saisir les métamorphoses minuscules et subtiles du comportement humain qui font de nous ce que nous sommes »[1].

Cette citation de Ray Carney, consacrée au cinéaste John Cassavetes, caractérise parfaitement la recherche menée par Tiago Rodrigues dans sa réappropriation du célèbre mythe d’Antoine et Cléopâtre[2]. Elle évoque la capacité du cinéaste à sublimer les expressions et les visages des acteurs, en privilégiant toujours le mouvement et la liberté des corps aux scénarios traditionnels. A l’instar de John Cassavetes au cinéma, l’écriture de Tiago Rodrigues procède à une déconstruction de l’intrigue, des péripéties historiques et des personnages, pour n’en garder que la « substantifique moelle », en l’occurrence celle du duo amoureux, afin d’aborder ce célèbre mythe de l’intérieur. Aux figures mythiques et grandioses qui font habituellement d’Antoine et de Cléopâtre des corps lointains et étrangers, submergés d’apparats et de grandeur, l’auteur préfère décrire des corps agissants, accessibles, présents et instables. Si la fatalité de l’intrigue continue d’exister, comme dans la tragédie originelle, les personnages ne sont plus des entités passives, instrumentalisés par des événements qui les dépassent. Ici, leurs corps font l’histoire. Face au jeune César, Antoine s’assied avec la féminité de Cléopâtre pour réfléchir. Pour agir, la Reine se déguise en Antoine. Antoine et Cléopâtre respirent d’un même souffle, ils ont les mêmes visions. Les deux personnages se comprennent sans effort, ils évoluent dans une attention perpétuellement centrée sur l’autre. L’auteur créé ainsi un langage au duo amoureux, doté d’un rythme et d’un vocabulaire qui lui sont propres. Ce langage semble généré dans l’écriture par une sorte de « fil de conscience », un fil fait de compréhension mutuelle, d’allusions et de tendresses, tendu au-delà des mots entre les deux personnages. Puis, de ce même « fil de conscience », découlent ensuite toutes les péripéties historiques, la diplomatie romaine, la guerre avec César, le suicide d’Antoine et l’empoisonnement de Cléopâtre. Cela permet non seulement de rapprocher les deux personnages mythiques de la réalité, en leur insufflant une grande part de fragilité et d’humanité, mais cela propose aussi une vision politique tout à fait originale et romantique. Car si la réécriture de Tiago Rodrigues se base sur une recherche de la gémellité, de l’intimité du duo amoureux, les personnages demeurent des figures éminemment politiques en charge des plus hautes responsabilités. Aborder à ce point la politique par le prisme de l’écoute et de l’amour de l’autre, c’est poser un regard tout à fait inédit sur la légende d’Antoine et Cléopâtre et donner une couleur contemporaine et exemplaire à leur exercice du pouvoir, quelles que soient les erreurs qui les conduiront à une fin tragique. En privilégiant les corps des personnages et leur dialogue, Tiago Rodrigues nous offre une véritable plongée dans l’intimité et la sensualité du politique. Antoine et Cléopâtre deviennent des figures stellaires, des symboles d’une brulante actualité. L’auteur nous engage à regarder encore un instant ces étoiles et à ne pas chasser les pensées ou les rêves qui découlent de cette contemplation.

 

[1] Ray Carney et al., John Cassavetes. Autoportraits, Paris, Éditions de l’étoile/Cahiers du cinéma, 1992, p. 8.

[2] Lors de la programmation d’Antoine et Cléopâtre au 69° festival d’Avignon 2015, le cinéma Utopia-Avignon a d’ailleurs invité Tiago Rodrigues à choisir un film pour présenter son travail. Tiago Rodrigue a choisi le film Une femme sous influence, réalisé par John Cassavetes en 1974.