Je m’apprête à écrire ces lignes et je réalise que cela fait près de quinze ans que j’appartiens à la Maison Antoine Vitez. La formule est étrange. Appartenir à une maison, qu’est-ce que cela veut dire ? Y trouver sa place, en traduisant, saison après saison, des textes dont on pressent la nécessité ? Y côtoyer des pairs que l’on admire, jusqu’à en faire quelquefois des amis, avec lesquels on partage une pratique qui donne tout son sens à cette présence ? Ou bien est-ce quelque chose de plus insaisissable qui, sans que l’on en ait vraiment conscience, s’avère indissociable d’une certaine façon d’être au monde ? La Maison Antoine Vitez a ceci de singulier qu’elle est une maison sans murs : elle n’existe qu’à travers les œuvres qu’elle fait circuler d’une langue à l’autre, d’un imaginaire à l’autre, et les liens sensibles et puissants qu’elle tisse par-delà les frontières. Peut-être est-ce là le paradoxe de cette appartenance : elle ne prend son sens véritable que dans l’ouverture au monde.
Convaincu que cette maison a un rôle essentiel à jouer à une époque hantée par le repli identitaire, j’en prends aujourd’hui la direction artistique. Je souhaite ainsi poursuivre le travail mené par Laurent Muhleisen, qui a contribué, avec une constance sans faille, à faire de la MAV un lieu de référence pour la traduction théâtrale. Bien entendu, il ne s’agit pas de reconduire à l’identique ce qui a été accompli, au risque de se couper de cette histoire qui brille précisément par sa vitalité. Notre métier n’a de cesse de se transformer au gré des écritures dramatiques que nous traduisons, le paysage théâtral de se renouveler, de même qu’évoluent les conditions de rencontre entre les textes et les publics. Il nous faut en avoir conscience, dans l’idée qu’une tradition ne demeure vivante que si elle reste ouverte aux mutations du temps présent.
La transmission constitue à cet égard un enjeu majeur. Comment donner aux jeunes traductrices et traducteurs les moyens de trouver leur place aujourd’hui ? Comment faire en sorte qu’ils aient envie de traduire ? Il convient, pour cela, d’affermir nos liens avec les universités, les conservatoires et les formations aux métiers du spectacle, mais aussi de développer le mentorat, dont les premières expériences, ces dernières années, ont montré les bienfaits et l’efficacité.
Cette exigence concerne aussi notre manière de travailler ensemble. Les comités linguistiques sont l’une des grandes richesses de la MAV. Ils nous permettent d’explorer des traditions théâtrales de par le monde, en quête d’œuvres qui méritent d’être traduites. Pour les années à venir, je propose de consolider les collaborations transversales entre comités autour de préoccupations communes afin de favoriser le partage d’expérience. Il ne s’agit pas de tendre vers une organisation plus homogène mais, au contraire, de s’inspirer de ce qui se fait dans certains comités dans le but de diversifier les modes de fonctionnement de notre association.
Je souhaite aussi que nous nous rapprochions des théâtres, des festivals et des équipes artistiques afin de mieux faire converger désir de traduction et désir de mise en scène. Le répertoire de la MAV n’est pas une archive tournée vers le passé mais un vivier projeté vers l’avenir, à même de nourrir la création contemporaine. La refonte du site internet et le développement de notre revue, Sur le ring, doivent rendre compte de cette vigueur qui tient pour l’essentiel à ce que traduire ne saurait être cantonnée à une opération technique.
À cet égard, l’essor de l’intelligence artificielle ne manque pas de nous interroger. En réduisant l’acte de traduction à la production d’équivalents, ces outils numériques nient la part de créativité qui lui est constitutive. Au-delà des questions éthiques, juridiques et professionnelles qu’ils soulèvent, ils nous obligent à en revenir à ce qui fonde la singularité de notre tâche : la nécessité humaine, résolument humaine, de convertir des signes en d’autres signes tout en les réinventant pour parvenir à les partager.
Ces chantiers ne dessinent pas un programme fermé. Je conçois la direction artistique de notre association comme une fonction permettant de faire émerger des idées et de susciter des échanges. Mon expérience au sein de la MAV m’a appris que la force d’un collectif tient moins à l’unanimité et au consensus qu’à la diversité des regards et à la capacité de travailler ensemble en dépit des désaccords. Du reste, n’est-ce pas aussi le propre de la création théâtrale ? Ces discussions nous conduiront sans doute à reconsidérer des habitudes et une praxis, et à remettre en question des évidences. C’est aussi ce qui fait vivre une maison comme la nôtre.
Ces projets reposent sur une conviction commune : la traduction engage notre responsabilité vis-à-vis de l’autre. On raconte qu’Antoine Vitez, alors qu’il était attendu à une réunion importante, aurait répondu : « je ne peux pas, je traduis du grec ». L’anecdote me plaît par sa simplicité, mais aussi par ce qu’elle déplace dans notre hiérarchie des urgences. Nous le savons mieux que quiconque : traduire n’est ni un luxe, ni une activité annexe ou secondaire. C’est une façon d’être au monde, un appel à faire entrer l’autre dans notre imaginaire. Au fond, peut-être est-ce cela appartenir à la Maison Antoine Vitez : faire de la traduction, encore et toujours, une pratique de l’hospitalité, par-delà les autres urgences.