Écriture

  • Pays d'origine : Autriche
  • Titre original : Allerwelt
  • Date d'écriture : 2012
  • Date de traduction : 2017

La pièce

  • Nombre d'actes et de scènes : 94 scènes
  • Décors : Mille Mondes ; Toutlemonde (Le trou dans la clôture en tôle ondulée [parfois large, parfois étroit], Le labyrinthe des jardins, La caserne, Le champ, La maison jaune, Sous le pont de l'autoroute, Le centre absent [pas-ci pas-là])
  • Nombre de personnages :
    • 49 au total
    • 4 homme(s)
    • 5 femme(s)
    • Hommes : 4 personnages principaux, 26 secondaires / Femmes : 5 personnages principaux, 14 secondaires
  • Durée approximative : 120 mn
  • Création :
    • Période : 17 mars 2014
    • Lieu : Schauspielhaus, Vienne
  • Domaine : protégé

Édition

Cette traduction n'est pas éditée mais vous pouvez la commander à la MAV

Résumé

Toutlemonde est un camp de réfugié·es situé sur les terrains d'une ancienne caserne de la Première guerre mondiale en bordure de Vienne, entouré de parkings, une autoroute et des champs. Sur ce lieu réel, Philipp Weiss projette un monde à mi-chemin entre le théâtre documentaire (beaucoup de personnages sont basés sur des habitant·es réel·les du lieu) et des gestes et actions oniriques de celles et ceux qui ont échoué à Toutlemonde au cours de divers guerres et crises qui ont secoué le monde pendant les cinquante dernières années.

La pièce ne raconte pas une histoire linéaire, mais dépeint, à la manière d'un kaléidoscope, des éclats de vies et de trajectoires, qui se déroulent dans le présent fictionnel de Toutlemonde et dans les Mille Mondes du passé des personnages. Mila Katz, qui est plus un fil rouge qu'un personnage principal, tisse un lien entre toutes ces histoires et les met en perspective. À la manière d'Alice qui traverse le Pays des Merveilles, Mila Katz traverse l'Histoire et les histoires à la recherche de ses propres racines. Et, à la manière de Shéhérazade, elle raconte le monde pour trouver la mémoire – la sienne et celle du monde – et pour essayer de recoller les morceaux.

Parmi les personnages qui peuplent la pièce, il y a Yasar, travestie turque en attente d’opération de réassignation sexuelle, qui finira par être expulsée ; Tereza, qui est arrivée après le Printemps de Prague, cultive son jardin et s'avère ne pas être la mère adoptive de Mila Katz ; Gaspar, un Hongrois qui s'est souvent retrouvé du mauvais côté de la frontière, élève maintenant des pigeons voyageurs et n'est pas le père de Mila Katz non plus. Il y a Malalaï, la docteure afghane qui travaille dans une usine de nourriture pour chiens et ne trouve pas le courage de poster ses lettres de motivation à des hôpitaux ; Nasser, le jeune Irakien déchiré entre ses peurs d'enfant à Bagdad et son rôle de caïd de Toutlemonde ; Guillermo, le révolutionnaire chilien avec sa meute de chiens aux noms évocateurs de Jara, Señora Parra, Salvador ou Ernesto ; Fatima et ses filles jumelles qui ont été expulsées de chez elles, d'abord en Somalie puis de leur cabane de Toutlemonde et qui cherchent un nouveau toit ; Thien, le Vietnamien muet qui s'exprime par phrases écrites ; la Chatte imaginaire, interlocutrice et figure de substitut maternel pour Mila Katz. Et une trentaine d'autres figures qui traversent Toutlemonde ou les histoires des Mille Mondes des personnages.

Regard du traducteur

Toutlemonde (Allerwelt) est un lieu fictionnel, basé sur un lieu réel, Macondo (nommé ainsi en hommage à Gabriel García Marquez), situé en bordure de Vienne, entre une autoroute, le Danube, l'aéroport et des installations industrielles, dans le site d'une ancienne caserne de la monarchie austro-hongroise érigée en 1915 sur un terrain de chasse royale. En 1938, la Wehrmacht allemande occupe le lieu, suivie en 1945 par l'armée soviétique. En 1956, une première vague de réfugié·e·s en provenance d'Hongrie y est logée par l'État autrichien, suivie par des Tchèques et Slovaques en 1968. Dans les années 1970, Macondo est un centre de la résistance latino-américaine en Europe, y arrivent aussi des boat-people qui fuient le Vietnam. Plus tard, il y a l'arrivée de réfugié·e·s des pays suivants : Iran, Afghanistan, ex-Yougoslavie, Somalie, Congo et Tchétchénie. D'abord logés dans des baraquements provisoires, les habitant·es se sont peu à peu sédentarisés et ont investi le lieu. Mais l'État a transformé les baux à durée indéterminée en baux plus précaires, et loué des terrains en tant que jardins ouvriers. Depuis 2011, Macondo est un camp d'éloignement pour familles.

Philipp Weiss se sert de cet arrière-plan géographique et politique pour développer une réflexion sur des questions de migration et sédentarisation : le désir de se chercher, trouver ou inventer des racines et le statut politique des corps humains et des frontières. Il cherche à voir comment l'espace se raconte de différentes manières et forge des identités, comment les espaces, géographiques, mentaux, se superposent. Et à l'intérieur de cette Histoire mondiale, il invente des histoires d'amour et de guerre, de fuite et d'arrivée, des histoires saintes et des utopies.

Ce principe guide aussi la dramaturgie et la construction de la pièce : l'espace doit sans cesse se transformer, la scène est une hétérotopie, elle est un camp en bordure de Vienne et en même temps elle est les bombardements dans l'Irak, la frontière austro-hongroise, les rues de Prague, et la guerre à Mogadiscio – et elle reste toujours un plateau de théâtre où se racontent ces histoires. Aujourd'hui, le monde ne peut plus se raconter de manière linéaire, en 5 actes avec scène d'exposition et épilogue, la forme kaléidoscopique de la pièce essaie de faire comprendre à sa manière cent ans de déchirures du monde : en superposant, en faisant virevolter une dizaine de personnages principaux et une trentaine de personnages secondaires autour du centre vide de ce non-lieu qu'est Toutlemonde. Mais ce tourbillon a quand même un point d'ancrage : Mila Katz. En essayant de recoller les discontinuités et ruptures de sa propre biographie, elle va dans un lieu, Toutlemonde, marqué, lui aussi, par des ruptures. Sa présence sert de fil rouge à toutes ces histoires qu'elle collectionne, histoires représentées par des objets sauvés de l'oubli, à la manière d'un musée des sans-nom qui permet que cette mémoire se perpétue en se matérialisant et qu'elle puisse ainsi guérir.

Avec sa langue foisonnante, son univers drôle et décalé qui fait référence à beaucoup de textes et formes théâtrales différentes, la pièce parle d'un thème sérieux, important, d'actualité – les réfugié·es qui sont arrivé·es et arrivent encore à Vienne, comme les personnes qui arrivent quotidiennement aux frontières de l'Europe aujourd'hui – mais elle le fait avec humour et onirisme. Ce n'est pas une pièce réaliste ou misérabiliste, elle prend du recul. Pour comprendre le présent, elle se tourne vers le passé et veut démontrer des parallèles entre des situations d'hier et d'aujourd'hui. C'est une pièce « engagée », mais cet engagement est montré de manière poétique et décalée, on pourrait presque parler de réalisme magique, avec une multitude de personnages touchants et drôles, et des lieux et des situations qui font penser à des contes. Cela est servi par une langue inventive et musicale qui change d'une scène à l'autre et sert aussi à caractériser différents personnages, comme par exemple la poésie métaphorique des monologues de Mila Katz et de ses discussions avec la Chatte imaginaire, l'accent hongrois de Gaspar, le rap qui mêle des mots anglais, turcs et arabes à l'allemand (ou au français, dans la traduction) dans les répliques de Nasser, ou la grammaire très lacunaire de Fatima, dont des mots résonnent, comme un double écho, dans les bouches de ses filles.

La pièce est ancrée dans une réalité géographique, elle parle de Vienne et n'essaie pas de cacher ce fait dans un universalisme abstrait. La situation n'est pas tout à fait la même qu'en France, la pièce aborde des faits culturels et des réalités propres à l'Autriche, avec par exemple le passé austro-hongrois, des réfugié·es originaires de Hongrie et de la Tchécoslovaquie. Elle ne nie pas sa « viennoisité », au contraire, elle explique l'histoire de ce pays. Et elle est lisible, visible et compréhensible ailleurs, car le côté fantaisiste permet de ne pas s'arrêter à des détails culturels qui pourraient échapper à des non-germanophones.